J’étais sur le point de me réveiller lorsque je me suis vue, en rêve, déraper dans la courbe d’une bretelle d’autoroute et me retrouver sur le fleuve St-Laurent glacé en pleine noirceur car l’événement survenait la nuit. Je ne subissais aucun choc et, le temps du parachutage dans les airs, je me suis dit, stoïque comme une pierre :
– Ah ! non, dis-moi pas que je viens de faire une sortie de route !
PAF ! Je prenais mon sac déposé sur le siège du passager, à ma droite, et j’ouvrais la portière. Il ne me restait plus qu’à marcher, en escarpins dans la neige, jusqu’à ce que je trouve de l’aide, jusqu’à ce que j’arrive chez moi à des kilomètres de là, les pieds gelés, ou jusqu’à ce que, trouvée étendue dans la neige à moitié morte de froid, quelqu’un me conduise à l’hôpital où m’attendait l’amputation des orteils. Il n’y avait rien de compliqué, je n’étais pas confrontée à un problème pour lequel il me fallait trouver une solution. Je devais simplement accomplir un effort constant, ne pas lâcher, marcher jusqu’à ce que je n’en sois plus capable, sans tenir compte, ne serait-ce qu’un instant, des émotions qui m’habitaient. J’étais un robot devant fournir un rendement. Le lien avec ma vie actuelle me semble évident. Face à la crainte de ne plus jamais vivre le sentiment amoureux, de ne rencontrer aucun homme me faisant vibrer, je me protège en me maintenant dans un univers de réfrigération sentimentale anesthésiante d’où sont exclus les attentes, les espoirs, les désirs.
Dans le même ordre d’idées, j’ai rencontré une femme gestionnaire, toujours dans le cadre de mon enquête sur l’habitat. Elle me demande à la fin de notre entretien ce que je compte faire de mon certificat en arts plastiques. Le mot me sort tout seul de la bouche, sans que je ne prenne ne serait-ce qu’une fraction de seconde pour réfléchir :
– Rien.
Pas d’aigreur dans le ton, pas de rancœur, pas de colère étouffée, de déception refoulée, que du détachement. Rien du tout. Et je pars en souriant.
Même chose avec ma vie professionnelle : je me maintiens dans la même catégorie salariale depuis vingt ans. Rien ne s’est ouvert qui m’aurait amenée à une promotion. Je n’y ai pas droit, ce n’est pas pour moi, je ne sais pas comment m’y prendre pour réussir cet exploit. Pour être choisie. C’est bon pour les autres.