Ludwika et moi avons vécu vendredi dernier une situation identique et en même temps antithétique. Me trouvant seule le midi pendant qu’elle était chez elle à pratiquer son instrument, j’ai fermé la porte pour avoir la paix, le corridor étant parfois assez bruyant, et j’ai ouvert la fenêtre pour m’aérer les esprits. J’avais l’impression que la Grèce était sur le bord de la guerre civile, j’avais besoin de tranquillité pour bien structurer ce que je m’apprêtais à écrire sur la Grèce nouvelle, berceau de l’humanité, lieu par excellence de la purification et des recommencements. Mais rapidement, malgré mon exaltation, je me suis mise à geler. Trop absorbée par mon texte, j’ai préféré avoir froid pendant un bon moment. De son côté, mon amie violoniste répétait comme une bonne, en plein soleil car son appartement est tout vitré et il faisait très beau, à tel point que le fessier était, m’a-t-elle dit au retour, en train de lui brûler. Ludwika a enduré la brûlure jusqu’à la fin de l’œuvre, trop désireuse de se rendre jusqu’au bout de ses mesures.
J’attribue ces comportements extrémistes à une manière de vivre ascétique qui s’est développée par pure commodité. Voici un autre exemple avec les pommes. Ludwika a pris l’habitude de manger le fruit au complet, pépins et cœur confondus, après s’être trouvée une fois et une autre avec un trognon entre les mains, dans l’autobus, à une époque de sa vie où elle passait beaucoup de temps dans les transports en commun. Moi, comme j’en mange une et une autre (bis) dans la même journée en travaillant, je mange tout sauf la queue, pour ne pas me lever et me déconcentrer. Une autre manière d’ascétisme m’a accompagnée pendant mon année parisienne, il y a plus de vingt ans. D’abord, j’étais toujours habillée de la même manière, pantalon cigarette noir et blouson de cuir brun pour aller avec le ciel gris. Pour ne pas déroger à cette belle stabilité, tous les midis, je sortais de la bibliothèque où je travaillais sur ma thèse pour m’acheter, toujours au même endroit, un sandwich jambon beurre et, pour portion de fruit, une tartelette au citron dans laquelle se trouvaient souvent des pépins, que je mastiquais, bien entendu. Aujourd’hui je suis moins pauvre, ou plutôt je gagne de l’argent, mes tenues varient un peu, mais je pense que je n’aurais pas le budget de me payer un sandwich et une tartelette tous les midis.