Jour 2085

Ça paraît sur le visage de ma coloc violoniste qu’elle a donné un concert hier –comment font-ils tous pour jouer si vite, chanter si aigu et si fort que mes tympans en vibrent ? Ça paraît qu’elle s’est investie à fond, sans réserve, et qu’elle doit se donner un peu de temps pour le rechargement général de sa personne. Dans les jours qui précèdent l’épreuve physique, mentale, nerveuse et psychologique de la prestation sur scène, elle fait attention. Elle boit du coca-cola pour l’énergie rapide, et mange des pâtes pour l’énergie qui se distribue lentement mais longtemps dans son organisme. Se faire offrir du steak tartare, le jour même du concert, m’a-t-elle dit tout à l’heure, elle en avalerait volontiers.

Ça paraît sur mon visage que je me suis couchée tard, ayant assisté au concert, mais j’ai déjà vu pire en matière de traits tirés. Miraculeusement, je n’étais pas seule au concert, mais avec deux collègues, très différents de moi, le jour et la nuit. Dans le fond, ne sommes-nous pas tous très différents les uns des autres ? Si l’on s’accorde à penser que oui, c’est effarant à quel point l’humanité est diversifiée et à quel point chaque être humain est unique. Et seul.

Bien sûr, il suffirait que j’aie des amis pour me sentir moins seule. Un ami avec lequel je vais au musée, une autre avec laquelle je vais au cinéma, deux d’un coup pour un concert, encore un autre pour visiter le Salon des métiers d’art et le Salon du livre, et ma vie serait déjà plus joyeuse. Il est utile aussi d’avoir une amie facile d’accès, souvent libre à la dernière minute, pour des activités de presque rien, un bazar dans un sous-sol, un souper chez une vieille tante. On récolte ce qu’on a semé. J’ai vécu de manière exclusive avec mes compagnons. Je n’ai pas eu l’occasion de semer dans les sillons de l’amitié, ou très peu. Alors maintenant j’endure mon sort.

Avec les deux collègues du concert, nous avions rendez-vous à une cérémonie officielle qui se tenait dans le grand hall d’honneur de l’université. De là, nous avions convenu de nous rendre au restaurant sur Côte-des-Neiges, et ensuite au concert au centre-ville. C’est une autre affaire, les cérémonies d’honneur dans lesquelles il n’y a que des collègues. Y en aura-t-il au moins un  avec lequel je pourrai bavarder, ou devrai-je me tenir non loin de la table des vins et des petites bouchées, piquer une jasette avec le traiteur en attendant qu’un éventuel collègue connu s’approche et ait envie de me parler ? Eh bien, ça ne s’est pas passé comme ça. Je n’avais pas mis le pied dans le hall d’honneur qu’un collègue ami, portant la moustache pour souligner le mois de la prostate, de telle sorte que je ne l’ai pas reconnu, est venu vers moi. Yes ! Yesterday was an easy day.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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