Au Salon du livre, j’ai parlé à mon éditeur. Le mon est un peu possessif pour un homme que je ne vois jamais, qui m’a publiée il y a 17 ans et qui a refusé mes rares textes depuis. J’étais avec Emma, ma meilleure amie à vie, finalement. Elle s’est comportée pendant que je parlais à l’éditeur de la même manière que lors des funérailles de François : elle allait et venait et m’enlaçait à chacune de ses visites, sans parler, puis repartait, puis revenait. Je dis à l’éditeur que j’aurais peut-être un texte à lui soumettre. Cent pages de textes écrits sur Facebook, un texte par jour travaillé, qui constituent des clins d’œil, des clichés, des croquis, dans lesquels parfois je me pose des questions, dans lesquels je m’analyse un peu, rien d’aussi personnel qu’un journal intime cependant puisque c’est public, mais il y a quand même des parts intimes ici et là… Nous parlons de tout et de rien. Il me demande comment ça va. Je lui dis que je trouve ça difficile d’être seule, sentimentalement bien sûr, mais aussi seule en toute chose. Il a son petit rire habituel et me dit que je suis sans admirateur en ce moment, mais qu’il y a quand même ma fille.
Maintenant que je lui ai parlé de mon projet et de l’envoi éventuel d’un manuscrit, je me demande si
- je dois envoyer les cent premiers textes tels quels,
- les laisser reposer, les relire plus tard, y insérer des aspects intimes, introspectifs en une deuxième étape d’écriture, donc utiliser le tremplin public pour créer une œuvre plus mûrie,
- ne rien envoyer, constatant que la qualité n’y est pas.
Les deux avenues qui suggèrent un envoi sont intéressantes : envoyer les textes tels quels, c’est offrir une expérience de lecture brute, non transformée, les textes s’enchaînent dans un rapport au temps qui est toujours en deçà de 24 heures car je ne suis pas revenue sur les textes antérieurs ou, si je l’ai fait, c’est de façon exceptionnelle. Je dirais aussi que proposer mes textes comme ils se donnent à lire procède quand même d’une petite virtuosité, je ne les ai pas peaufinés au-delà de mon heure de repas, une durée d’environ une heure. Offrir des textes retravaillés avec du recul, ce peut être l’occasion de produire des textes plus aboutis, mais en même temps cela peut altérer l’intention, ce serait facile de développer certains aspects de certains textes, de ne rien modifier ailleurs parce que les textes ne s’y prêtent pas et, au bout du compte, je pourrais ne plus savoir comment gérer cette hétérogénéité. Donc, au moment où j’écris ces lignes, de trois possibilités –textes bruts, textes repolis, pas de textes du tout– je passe à deux : textes bruts ou pas de textes.