Je m’apprête à présenter jeudi en classe mon deuxième projet de sculpture. J’ai moulé 379 pièces, et encore j’en ai jeté plus d’une dizaine. J’y ai passé un week-end entier et quelques soirs de semaine. Je peux faire cela en masse, puisque je suis seule. Lors du week-end en question, j’avais prévu aller au cinéma, le samedi en fin d’après-midi, mais d’une chose à l’autre je ne suis même pas sortie.
Je saute l’étape de la fabrication du moule de latex car je l’ai décrite dans un texte précédent. On vérifie que les moules sont propres, on les dépose sur une surface recouverte d’une nappe de plastique ou de papier journal. On les remplit en y versant le plâtre liquide avec une cuiller — ou avec un contenant doté d’un bec verseur pour aller plus vite. Ça prend une petite demi-heure à sécher s’il n’y a pas trop d’eau dans le mélange de plâtre. Une fois le plâtre sec, on démoule, cela se fait sans difficulté mais, avec les pinceaux, il faut y aller délicatement car les manches sont fragiles.
Avec ces objets moulés j’ai créé un mandala ou, disons, une forme circulaire constituée de figures symétriques. Le mandala devient tellement large que je dois travailler à même le sol, l’ensemble dépasse largement la surface de ma table. Une fois les objets placés sur le sol, je me suis rendu compte qu’il était préférable de leur appliquer un peu de couleur pour accentuer l’effet de répétition. Un manche de pinceau adjacent à un autre manche de pinceau, par exemple, est moins fort visuellement que si ces deux manches sont rehaussés d’un trait de la même couleur et à la même hauteur. En fin de compte, j’obtiens un prisme qui répond à une belle géométrie, à un ordre, qui respecte ce que l’on pourrait appeler un code, un programme, une séquence.
Cependant, quand on observe l’ensemble, on s’aperçoit que des morceaux volontairement mal moulés, trop petits, brisés, s’intègrent à l’ensemble et finissent par prendre beaucoup de place au fur et à mesure que le regard s’éloigne du noyau central. Ce sont des morceaux envahisseurs qui font en sorte que le prisme devient schisme –il n’y a plus d’unité, les segments répétitifs sont brisés, les espaces entre les objets ne sont plus respectés, le bel ensemble, malmené, s’avère déséquilibré, pollué. On peut alors parler, sur un plan métaphorique, de jardin d’Éden progressivement envahi, surpeuplé, contaminé, parsemé çà et là de zones cancéreuses dangereuses, etc.
Quel accueil sera fait à mon projet, je l’ignore. Quelle sera ma note, je ne peux pas dire que cela m’importe vraiment. Quelle est la probabilité que mes objets se cassent lors du trajet que je ferai peut-être en auto, je dirais une forte probabilité, bien que je les aie tous très bien enveloppés pour les protéger. Quel temps annonce-t-on jeudi, je dirais un temps mitigé avant le redoux de vendredi. Vendredi, puisqu’on est rendu là, partirons-nous à la campagne ? Sommes-nous tous frères sur la terre ? Si oui, comment expliquer qu’il y ait tant de conflits ? Ah ! ça fait du bien, une petite dose de questions !