Je passe mes nuits en compagnie du père de ma fille. Je n’ai jamais été si bien, si comblée par le sentiment amoureux, que depuis notre séparation il y a trois ans. On pourrait penser que la vie est bien mal faite, ou que je m’organise pour qu’elle le soit, mais je ne trouve pas. C’est un peu comme envers ma mère, je ne ressens aucun sentiment malveillant à l’égard de cet homme. Au contraire, plus le temps passe, plus il me plaît de penser à lui tendrement, sans pour autant qu’il s’agisse de regret. Nous nous tenons la main dans mon rêve. Je ressens presque la chaleur de sa peau dans mon sommeil. Je m’approche de lui pour lui annoncer qu’il y a une très grave inondation dans son bureau, au travail. La Direction voudrait être rassurée et savoir qu’il a consigné des copies de sécurité de ses documents importants. En lui disant cela, je glisse ma main dans la sienne, mine de rien, et je me rends compte, avec délice, qu’il me laisse le toucher.
Le délice d’un attouchement qui survient mine de rien me fait penser au premier contact physique que j’ai eu avec mon premier compagnon, j’avais quatorze ans. En fait, ce ne fut pas tant un contact physique qu’un déclic affectif. En raison d’une grève qui bloquait depuis deux semaines l’accès à l’édifice qui abritait notre école secondaire, nous étions regroupés, tous les élèves de notre niveau, dans une grande salle d’un hôtel où les professeurs, à tour de rôle, nous expliquaient les grandes lignes des devoirs qu’il nous fallait faire dans les prochains jours. Quand ce fut le tour des grandes lignes du devoir de mathématiques, la cuisse du garçon qui était à côté de moi a touché la mienne. J’étais à mille lieues de prévoir qu’un tel contact me ferait autant d’effet. Autrement dit, j’étais vierge de toute attente et la sensation a été fulgurante.
J’en arrive à ceci : c’est tout le contraire aujourd’hui. Vu sous cet angle, j’aurais tendance à penser que cela n’augure rien de bon. Je suis en permanence habitée par le désir d’une rencontre, que je fasse, ou que je dise, ou que je pense n’importe quoi. Ce désir imprègne toute ma personne, même quand j’arrache les racines des spirées en forçant comme une bonne, toute seule à ma grande propriété à la campagne, sous la pluie !
C’est plus fort que moi. Samedi dernier, lorsqu’elle a mis de la crème solaire sur mes épaules, ma copine m’a fait tellement d’effet que j’en ai eu la chair de poule.
– Tu as froid ?, m’a-t-elle demandé, interloquée car on crevait.
– Non, ai-je répondu, c’est à cause du contact physique de ta main.
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