Jour 2129

Il est arrivé une chose inimaginable au Café Souvenir de la rue Bernard, ce midi, jeudi. J’étais seule dans mon coin, à la terrasse. Il y avait du soleil mais quand même un vent frais, j’étais bien mais j’avais besoin de manger chaud pour le rester. Justement, je dégustais une crème de champignon exquise et fumante. Je ne sors pratiquement jamais le midi, surtout depuis que j’ai commencé à écrire mes textes. Mais, sur un coup de tête, voyant une collègue passer dans le corridor et sachant qu’elle s’en allait chez elle, c’est-à-dire ici, dans le quartier, je lui ai demandé de me déposer au café. C’est ainsi que je me suis retrouvée devant ma crème de champignon, perdue dans mes pensées. François fréquentait assidûment cet endroit, et moi avec lui parfois. Je suis d’abord allée saluer le libraire de l’autre côté de la rue. J’adore cette librairie, cet homme, son accent du sudde-de-la-France, ses lunettes noires, ses livres. Un brin nostalgique, remuant ma soupe, je ne me suis pas rendu compte qu’un grand colosse se dirigeait vers ma table, je m’en suis rendu compte quand il s’est assis devant moi, à mon guéridon. Il avait un grand sourire causé à la fois, m’a-t-il semblé, par la surprise qui devait se lire sur mon visage et par le plaisir de me voir. Il m’a dit en anglais :
– Je vous ai reconnue à vos pantalons trop courts.
Or je portais des capris d’une longueur habituelle pour des capris. Je me suis fait la réflexion qu’une jambe de mon pantalon pouvait lui servir de manche pour ses longs bras. Cette réflexion ne m’a pas rendue apte à lui répondre ne serait-ce qu’un mot. J’ai pris plaisir à me sentir déstabilisée et je ne me suis pas pressée de réagir. J’ai bien regardé l’homme et je lui ai dit, en français :
– Laissez-moi deviner.
Et j’ai ajouté :
Do you speak French ?
Sorry, I don’t.
J’ai oublié de dire qu’il était de peau noire, et, au bout d’un moment, j’ai allumé : l’homme à la Jaguar bleue. Je me suis tournée pour tenter de trouver sa voiture et je l’ai vue, effectivement, garée à proximité. En faisant référence à un passé récent, il m’a demandé si je suis toujours aussi pressée quand je traverse la rue. Cela m’a fait sourire et j’ai hoché la tête pour bien exprimer que je me rappelais de l’homme, de l’événement et du moment.
– Mangez, ça va refroidir, a-t-il ajouté. Je m’appelle Arthur.
– Et moi, Lynda.
– Si vous voulez, quand vous aurez terminé, j’irai vous reconduire. J’imagine que vous travaillez dans les environs ?
Le reste de mon repas était probablement bon, je ne m’en rappelle plus, j’étais en pamoison devant les carreaux bruns et rouges de cette grande chemise en coton qui s’animait devant moi.

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée a été publiée dans 2 200 textes en 10 ans. Mettre ce permalien en signet.

2 Responses to Jour 2129

  1. Ping : Jour 1 194 | Les productions Badouz

  2. Avatar de seuleenville seuleenville dit :

    Premièrement, ce n’est pas inimaginable…Désolée. Souvent, ce sont des hommes de race noire qui adresse la parole aux femmes. ttt… j’ai raison. Et pourquoi serait-ce inimaginable qu’un homme t’adresse la parole? Point.

    J’aime

Laisser un commentaire