Voici ce que j’ai retenu de ma soirée de samedi dernier. Derrière moi il y avait un homme dont j’aimais la voix, il parlait de tout et de rien avec son voisin. J’ai pensé, à son accent, quand il parlait en français aussi bien qu’en anglais, qu’il était roumain, dans la cinquantaine. À la pause il s’est levé, et j’ai pu voir que c’était un homme âgé –comme quoi la voix ne vieillit pas. Il transportait ses affaires dans un sac Air Canada, un vieux modèle d’autrefois que je me rappelle avoir vu chez mes parents quand j’étais petite. Ses vêtements étaient de couleur sombre et d’aspect élimé, mais il portait des souliers de course d’un blanc immaculé.
À la pause toujours, j’ai remarqué cet autre vieil homme vêtu d’une chemise à carreaux rouges et noirs, d’une salopette de jeans, une casquette bleue qu’il n’a pas enlevée de toute la soirée, des baskets également. On aurait dit qu’il arrivait directement de sa ferme. Et cet autre homme enfin, âgé lui aussi, qui portait des bretelles de type fantaisie dont le motif reproduisait des touches de piano.
Nous étions à un concert, justement, à la salle Redpath. Le nous peut laisser entendre que j’étais accompagnée, mais non, j’étais seule avec moi-même. Par égard pour ma collègue violoniste, parce que je partage mon bureau avec une violoniste, j’avais enfilé une très belle robe que je ne porte jamais. Je ne m’attendais pas à être émue à ce point, j’ai pleuré au Lamento de Monteverdi, et je suis restée figée sur ma chaise au moment des soli des flûtistes tellement leur virtuosité était époustouflante. Quand je suis arrivée à l’arrière-scène pour saluer Ludwika, je lui ai sauté dans les bras sans me rendre compte que je l’enlaçais si chaleureusement. Mon mouvement a été tout à fait spontané. J’ai adoré cet élan qui a duré trois secondes. Il m’a complètement échappé.