J’ai vu une sainte états-unienne à la télévision. Il s’agit d’une femme d’un État du sud où il fait chaud, qui aurait toutes les raisons de ne plus être capable de vivre, mais qui continue en étant en prime aimante et rassurante. Elle est grande, enveloppée, elle porte une queue de cheval et une frange sur le front, comme sa fille qui est en quatrième année scolaire. Celle-ci est l’aînée de quatre enfants, les trois autres sont des garçons, le plus jeune est aux couches.
Quand les deux garçons arrivent le matin à l’école, une école spéciale créée pour les enfants qui n’ont pas d’adresse fixe parce que les parents ne peuvent pas se payer un loyer, les deux garçons sont fraîchement coiffés, on voit encore les traces du peigne dans leurs mèches mouillées.
La mère n’a pas de cheveux gris. Il est facile de penser qu’elle porte ses cheveux au naturel car elle n’a pas d’argent pour se payer une boîte de teinture. En outre, dans la chambre hyper encombrée de boîtes de carton qui contiennent tous leurs biens, elle pourrait difficilement se teindre les cheveux elle-même. Ils habitent une chambre de motel. Elle travaille de nuit comme infirmière auxiliaire dans un hôpital. Elle dort le jour pendant que les enfants sont à l’école.
Elle sourit aux journalistes qui sont sur place pour l’interviewer en disant que c’est le mari, qui a perdu son emploi, qui a la tâche la plus difficile puisqu’il doit s’occuper de sa petite faune dans cet espace réduit. L’homme souffre d’embonpoint et a l’air d’un vieillard. On voit la sainte femme qui part travailler, elle embrasse tout le monde avant de fermer la porte derrière elle. Je dirais que cette femme est réellement bonne et aimante, elle ne fait pas semblant pour bien paraître à l’émission.
La question des journalistes est maladroite :
– Êtes-vous heureux ? demandent-ils aux enfants qui regardent leurs chaussures en ne sachant que répondre à ce concept abstrait.
J’écoute l’émission en essayant de construire le ponton. J’ai acheté un paquet de dix barres de savon Ivory –le savon qui flotte !– et une boîte de condoms. Pour ne pas faire une œuvre éphémère en mettant les savons directement dans l’eau, j’ai recouvert chaque savon d’un condom, j’ai noué la pellicule lubrifiée avec difficulté à cause du lubrifiant justement, et je suis rendue là. Ce soir, à mon cours, avec des élastiques, je vais assembler les savons côte à côte en attachant le premier avec le deuxième, puis le deuxième avec le troisième, et ainsi de suite jusqu’à cinq. Je vais faire cela deux fois car j’ai besoin de deux séries de cinq savons pour couvrir la superficie de la plateforme. Puis, je vais glisser des bâtonnets de popsicle sous les bandes élastiques pour créer le revêtement du ponton. Il me restera à inventer un garde-fou pour que tout le monde, une fois sur le ponton, ne tombe pas à l’eau en s’approchant trop près du bord. On a beau dire aux enfants de se tenir au centre de la plateforme, et on a beau leur faire porter une veste de flottaison, il y en a toujours qui déjouent notre vigilance et un accident est si vite arrivé. La sainte états-unienne, ici, est exempte d’inquiétude parce qu’elle ne doit pas naviguer bien souvent sur un plan d’eau.
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