Il s’est passé beaucoup de choses. D’abord j’ai porté mes verres de contact après une interruption de trois semaines car l’œil droit ne réagit pas bien quand je les porte régulièrement. Je n’ai pas obtenu, les portant, la satisfaction visuelle qu’ils me procurent habituellement, à un point tel que, vers 16 heures, je les ai enlevés sentant arriver le mal de tête.
Pour sentir que la vie vibrait encore en moi après cette journée de travail sans oscillation aucune de plaisir ou de déplaisir, j’ai décidé d’aller revoir Café de Flore au Quartier Latin, que j’ai vu samedi dernier pendant qu’Emma avait sa toute première expérience de travail à vie, à quinze ans. Je vais donc au cinéma, prévoyant manger à mon retour à la maison. Au cinéma bien entendu j’ai pleuré, et quand je pleure j’ai mal à la tête. Comme j’avais déjà un peu mal à la tête, l’ascension du mal fut assez rapide et je suis sortie de la salle de cinéma avec une sensation lancinante dans le front.
Pendant que j’attendais le début de la représentation et que j’observais les allées et venues des retardataires qui montaient et descendaient les escaliers pour essayer de se trouver une place, je me suis dit que, dans le fond, ce qui s’ouvre à moi, pour ces prochains mois sinon années, c’est une période de latence, d’attente, d’étalement plat sans vibration aucune, de souffrance, aussi, peut-être, certainement de manque, et qu’il me suffit de l’accepter.
Forte de cette nouvelle certitude, je suis rentrée chez moi après le film, souffrant effectivement, en tout cas physiquement. Le mal de tête s’est transformé en mal de cœur dans le métro à cause de la chaleur. C’est tout juste si j’ai réussi à sortir du train sans vomir, ce qui s’est produit sur le quai de la station Villa-Maria. Vomir est un grand mot puisque je n’avais rien à rejeter. J’ai eu des haut-le-cœur. Une personne passant près de moi m’a offert des papiers essuie-tout. J’étais d’une main appuyée au mur, la tête baissée, le corps tressautant. J’ai senti sous forme de petites secousses qu’on voulait me mettre quelque chose dans la main qui était libre. J’ai ouvert les doigts en réponse aux secousses et c’est ainsi que je me suis retrouvée avec du papier essuie-tout, sans savoir s’il provient d’un homme ou d’une femme. C’est la première fois de ma vie, il me semble, qu’on me donne quelque chose sans que je remercie.
Une fois dehors je me suis sentie mieux. J’ai marché jusqu’à la maison en me disant que mon problème de sécheresse dans l’absence d’amour tient au fait que je suis trop timorée pour m’exposer, interagir. Je me tiens à l’écart quand je devrais prendre plus de place en pleine lumière. Mais juste au moment où, quand même encore mal en point, je me disais cela, je vois un collègue sur son balcon –car cet homme habite à deux maisons de chez moi. Je me dirige vers lui, réellement intéressée à lui adresser quelques mots. Pour une sauvage, c’est quand même pas mal !
À la maison, j’ai mangé une soupe à la courge et à la patate douce et j’ai reçu un appel de mon ami Yvon. Cet appel a constitué un véritable baume sur toutes les plaies qui ont eu l’occasion de se manifester dans la journée. Café de Flore, j’ai adoré.