Vendredi dernier j’ai passé une heure en compagnie d’un peintre, dans son atelier. Un peintre renommé. Il expose dans les musées du monde entier, il achète ses pigments en Italie, il reçoit une pléthore d’invitations, etc. Ses toiles, de grand format, étaient d’ailleurs pour la plupart sous carton, prêtes à être expédiées.
Compte tenu du mauvais temps, j’étais partie de la maison en voiture. J’ai eu beaucoup de facilité à trouver une place de stationnement, mais il en fut autrement pour sa résidence. Pourtant, après coup, je me rends compte qu’elle n’était pas cachée tant que ça. Je devais être déconcentrée par l’idée de m’apprêter à serrer la main à si grand.
Pourquoi le réflexe de me comparer se manifeste-t-il inévitablement quand je rencontre un artiste, ou plus modestement une personne qui entretient une pratique artistique ? Alors que je sonne à la porte, je ne peux m’empêcher de penser –avec désolation– à Julie, ma plus récente création. Il s’agit d’une vache jaune orange et bleu de cobalt, peinte à l’acrylique sur une toile de 48 pouces carrés, dessinée avec moult précautions pour ne pas rater les pattes –les deux plus éloignées doivent apparaître un peu plus petites que les deux plus rapprochées.
En homme à l’esprit ouvert habitué aux expériences artistiques les plus diverses, il a accepté de me rencontrer pour répondre à mes questions sur l’habitat. Il n’a pas semblé trop décontenancé par la trivialité de mon enquête. Comme sa langue première n’est pas le français, il m’a demandé ce que signifiait le mot ressourcer.
Voici ce qui se produit quand je rencontre un homme qui m’impressionne : j’imagine qu’à la première seconde de notre contact, cet homme se demande déjà comment changer sa vie (ou changer de femme) pour entamer une relation d’amour pur avec moi. Pour ne pas trahir, de mon côté, l’exaltation qui m’habite, je me comporte devant ce grand personnage en petite fille sage. Je ne dis pas de niaiseries, j’essaie de ne pas trop me tripoter les cheveux et de ne pas pointer ma poitrine vers l’avant. De la sorte, si le grand personnage tombe fou amoureux de moi, ce ne sera pas de ma faute ! On ne pourra pas me traiter d’agace-pissette. Les grands personnages ne démontrant aucune intention de changer leur vie radicalement, je n’en suis que plus attirée. Enfin un homme qui a du nerf, me dis-je, qui a du caractère, une colonne vertébrale et un cerveau !