De là-haut où il se trouve, François a beaucoup à faire pour me protéger. Ce week-end, à la campagne, une fenêtre m’est tombée sur la tête, paf. Je dois attirer ce genre d’accident car, à pareille date l’an dernier, en compagnie de François, la même chose m’est arrivée. La différence, cette fois, c’est que la vitre s’est fracassée en mille morceaux sur mon crâne. Mais j’ai la tête dure –c’est ce qu’on dit dans la famille– car aucun morceau n’a eu de prise sur moi, rien dans les yeux, rien dans les narines, dans les oreilles, sur la peau. Pas la moindre écorchure du moindre petit éclat. Je voulais installer une moustiquaire en vitesse avec Emmanuelle, or j’étais très fatiguée. Ma fracture au bras s’est produite dans les mêmes circonstances, en vitesse et fatiguée. Pourtant, l’homme à la Jaguar bleue me l’avait bien dit de prendre mon temps, Take your time, m’avait-il lancé !
Heureusement le lendemain dimanche, j’ai pu me détendre en admirant les acrobaties de l’émondeur suspendu dans l’énorme pin que j’ai fait abattre. Je me suis sentie dépaysée par un vocabulaire dont je ne goûte pas la saveur dans mon quotidien à l’université : à tout bout de champ, à propos de ses cordes et de ses poulies, l’émondeur demandait aux deux hommes restés sur terre :
– Envoye, donne du slack !
C’était intéressant parce que ses phrases ne se terminaient pas systématiquement par tabarnak. Comme je suis une farceuse, j’ai attendu que l’homme-chimpanzé soit au plus haut de l’arbre pour aller lui demander s’il voulait un café. D’abord il n’a pas su d’où venait cette question saugrenue, il a tourné la tête à gauche, à droite, et quand il m’a trouvée il a simplement répondu :
– Tout à l’heure madame.
François ne voulait rien émonder. Ça, c’est une autre affaire. Au nombre des mystères qui entourent son décès ou, plutôt, en ce qui a trait au mystère qui entoure ma relation avec lui depuis son décès, comment voit-il que j’aie fait à ma tête sous prétexte d’éliminer l’humidité qui a fait pourrir la galerie à l’étage ? D’autant que j’étais la première à lui dire que j’aimais dormir sous la protection du grand pin ? C’est vrai que j’aimais ça. Maintenant, à la place, il y a un énorme tronc rasé à la hauteur des brins d’herbe. Mais la terrasse reçoit le soleil plus longtemps et les deux plates-bandes risquent de contenir autre chose, à moyen terme, que des vivaces rachitiques.