Jour 2165

J’ai acheté les deux tonnes de roches pour combler l’espace le long de la maison, mais tant qu’à les avoir, j’en profite pour entreprendre un autre projet artistique qui consiste à les peindre, tout simplement. Je me suis procuré deux contenants de peinture extérieure, brun caramel et bleu acier. J’ai proposé aux membres de ma famille qui sont venus souper samedi soir –ils étaient une dizaine–, de peindre les roches de leur choix comme ils le voulaient, sur une nappe de Noël en plastique étendue à plat sur l’asphalte. Il y avait des pinceaux pour tout le monde. Ma tante de 85 ans a eu droit à une dérogation parce que son corps n’obéit pas facilement aux positions accroupies. Une autre tante n’a pas voulu participer, un oncle a fini par accepter sur l’incitation de sa petite-fille, et mon père ne s’est même pas déplacé.
– Ça va être laid, m’a-t-il dit au téléphone.

Toutes sortes de dessins ont été peints sur les roches : des bonshommes sourires, des bonshommes allumettes, des soleils, des chats, des formes géométriques, des initiales et même le logo des jeux olympiques. Les roches peintes étaient ensuite déposées par les participants dans le gros tas de deux tonnes qui réside déjà dans l’espace prévu à cet effet à côté de la maison. À la fin de l’exercice, tout le monde a dit que c’était beau. Je me suis demandé, pour ma part, ce que j’allais faire avec ça. Le lendemain matin, l’idée m’est venue d’exploiter quelques thèmes seulement : spirales, drips à la Jackson Pollock, lignes droites, mappemondes de vaches qui se sont mises à ressembler à des taches de girafe. Autrement dit, j’ai peint par-dessus les motifs de mes participants. J’ai ensuite regroupé les spirales entre elles, les drips, les lignes, les mappemondes… J’ai obtenu des petits monticules brun caramel et bleu acier séparés d’à peu près un pied de distance les uns des autres.

Devant une telle manière de procéder, tonton et tantine m’ont dit qu’avoir su, ils ne se seraient pas taché les doigts –bien que tantine ne se les soit pas tachés puisqu’elle n’a pas participé. Je leur ai expliqué –mais je n’ai pas eu l’impression d’être convaincante– que ma démarche artistique fonctionne toujours de cette manière : j’obtiens un premier résultat qui me désole, même s’il me semble au départ que l’idée est géniale. Pour sauver en quelque sorte le premier résultat, je le transforme en autre chose qui, habituellement, constitue une nette amélioration. C’est pareil quand je fais de l’acrylique sur une toile : l’idée géniale du départ ne tient pas la route, alors je recommence. C’est ce qui fait que peindre me prend un temps fou, en tout cas le double du temps qu’un artiste qui obtiendrait un résultat satisfaisant dès le premier élan.

Pour les roches, j’envisage de m’acheter une troisième couleur et de mettre une mini tache de cette nouvelle couleur sur toutes les roches peintes. Ma tante m’a écrit qu’il y a eu des pluies torrentielles lundi. Alors, si la peinture n’a pas bien tenu, bien que j’aie acheté de la peinture de bonne qualité, je vais retrouver des roches vierges de toute intervention le week-end prochain. Et comme je n’ai pas pris de photos, j’aurai véritablement fait tout ce travail POUR RIEN ! Le summum du désintéressement en art éphémère.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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