D’abord ce rêve, qui ne m’apprend rien. Ils sont quatre frères réunis chez leurs parents avec leurs compagnes respectives, et certains ont des enfants en bas âge. Les belles-soeurs se comportent entre elles avec une certaine gentillesse, elles ne s’entretuent pas, comme ça arrive souvent, –pas de bitchage dirait Emmanuelle. Les parents des quatre garçons sont enchantés, chaque fils est casé, en couple, en famille, stable, quatre vies réussies. Je me dis exactement la même chose et je ressens presque la fierté qu’ils ressentent eux-mêmes. Sauf que le frère qui m’a été assigné, car je suis au nombre des quatre belles-soeurs, ne me plaît pas, il ne m’inspire aucun sentiment amoureux, il ne me dit rien. Cela gâche tout. La structure en place est parfaite, mais elle est artificielle, elle est vide, la condition essentielle au bonheur et à la plénitude étant absente. C’est bien embêtant. Je me demande, en ne laissant rien voir, si je suis la seule des quatre femmes à ne pas me sentir à ma place.
Puis cet autre rêve que je ne sais pas interpréter. Il sort de ma bouche ou de mon nez une pochette de la grosseur d’un sachet de thé tout gonflé de sang. Je ne sais pas si c’est une partie essentielle de ma personne qui m’abandonne ainsi et sans laquelle je ne pourrai plus vivre désormais (vouée à la mort du corps et de l’âme), ou si c’est une grosse masse dangereuse pour ma santé qui est en train de s’évacuer (promise à la santé et au bonheur). J’informe par ailleurs mes proches que je ne vais pas bien, je marche lentement, je ne parle pas fort, tout en sachant que dans le fond je ne suis pas malade. Pour faire un parallèle avec ma vie actuelle lorsque je suis éveillée, je me sens plus proche de la mort de l’âme que du bonheur, mais en même temps, il ne faut rien exagérer, ma mort de l’âme pourrait n’être que passagère … si jamais l’amour se présentait à nouveau dans ma vie ?
– Ça fait huit ans que j’attends, m’a dit récemment une collègue qui me veut du bien.
Un ami me demande ce que je fais de bon. Je lui réponds que j’honore la disparition de François par ma solitude sur la terre.
Ma physiothérapeute m’explique un exercice que je dois faire avec un ballon, mais ça prend quelqu’un à côté qui essaie de me le voler. L’exercice consiste à tenter de le garder dans ma main, c’est un truc sur la mobilité proprioceptive, ou quelque chose du genre. Je lui réponds sèchement, comme si elle y était pour quelque chose :
– Je me demande bien qui va pouvoir m’enlever le ballon, je suis tout le temps toute seule !
Honorer la disparition de François constitue une activité relativement récente, cela fait moins d’un an qu’il est décédé. J’honore en revanche depuis plus de 35 ans la beauté intérieure de mon premier compagnon, en rêvant à lui régulièrement. J’ai traversé toutes les étapes du repentir en rêve, la souffrance, le remords, le pardon (l’espoir qu’il me pardonne), l’acceptation (de sa nouvelle compagne, de son bonheur, de ses enfants). La plupart du temps, peu importe la situation onirique qui nous réunit, je suis maladroite et je ne lui arrive pas à la cheville. Je suis un poids dont il veut se débarrasser. Or, dans ce tout dernier rêve, je l’aidais, j’étais à sa hauteur, je lui rendais service. Ce doit être un bon signe.