Jour 2158

J’ai quitté la ville jeudi soir. Ma préoccupation principale, pendant que je conduisais, était de vérifier sur le tableau de bord de ma voiture si la température baissait. Je suis arrivée à la campagne à 22 heures. Il faisait 10 degrés de moins qu’à Montréal. Je n’avais pas mis le pied dans la maison que le téléphone sonnait, c’était ma tante qui m’invitait à aller la rejoindre sur sa galerie pour regarder la lune en nous berçant. Il n’y avait pas de lune, mais des éclairs de chaleur. Ce ne fut pas vraiment romantique et calmant car ma tante a des problèmes d’audition, mais quand même, ce fut romantique et charmant.

Vendredi matin, je suis allée chercher des plants de marguerites géantes chez ma cousine –des Reines marguerites–, je me suis habillée en blanc pour ne pas effaroucher les fleurs. Vendredi après-midi je me suis forcée, j’ai cuisiné un risotto en grande quantité, comme ça j’en ai eu pour tout le week-end. Ensuite, j’ai travaillé sur une toile grand format, à l’acrylique, et, le soir, je me suis encore forcée car, au lieu de continuer l’acrylique, j’ai regardé le film Villa Amalia que j’ai aimé moyennement. Tonton et tantine m’avaient prêté le DVD et assurée que j’allais beaucoup aimer car le personnage de la musicienne, selon eux, me ressemble. Je ne nous ai trouvé aucune ressemblance. Isabelle Huppert a souvent des rôles de femmes cérébrales froides minimalistes, elle prononce trois mots là où il me faudrait quinze pages pour exprimer ma pensée.

Samedi matin, papa et un ami sont venus me saluer. Dans l’après-midi, j’ai désherbé, déraciné, planté, creusé une tranchée pour créer une petite haie de spirées. Le soir, j’ai reçu à souper mon grand frère, qui est mon cadet, mais il mesure 6’4". Il avait pris la peine de m’avertir qu’il n’avait toujours mangé que des choses ordinaires dans sa vie, et que même un sandwich aux tomates ferait l’affaire. Alors j’ai préparé des hot-dogs. Quand il parle et qu’il nous explique des choses, mon frère bouge ses pattes d’ours –on ne peut plus appeler cela des mains– avec beaucoup d’élégance. Le soir, assis autour du feu sur une petite chaise pliante, on aurait dit que ses genoux lui arrivaient dans le front.

Samedi nuit. Je rêve qu’Emmanuelle se met à courir en arrivant dans la cour de l’école où je suis allée la conduire, sans d’abord me saluer et encore moins m’embrasser. Je quitte la cour, je contourne un édifice et, en levant la tête, je la vois sur le palier d’un escalier extérieur qui m’attend pour me faire signe de la main. Des lèvres, elle prononce I love you. Cela me bouleverse, sa démonstration d’amour me secoue de hoquets, de sanglots, je pleure toutes les larmes de mon corps. Puis, François se présente, vêtu de noir, cheveux noirs comme lorsque je l’ai connu il y a 20 ans. Beau à m’en couper le souffle. Nous vivons ensuite de très doux rapprochements, dans une harmonie parfaite. J’interprète de ce rêve qu’à défaut d’amour dans ma vie éveillée, je me ressource dans mon sommeil.

Dimanche, jour du repos. J’en profite pour ne me consacrer qu’à l’acrylique, qu’au restant de la tranchée, qu’au déracinement d’une grosse motte impossible à arracher, qu’au ménage sachant que le soir je vais quitter, qu’aux plantes à arroser, qu’à l’acrylique, encore des coups de pinceau par-ci puis d’autres coups par-là. Je regarde ma montre, je dois quitter. Je n’ai eu le temps de rien. Dans la voiture, luxe ultime, j’écoute de la musique de vieux, Aznavour et Julien Clerc, à la radio. Ça me change de Rihanna !

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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