Jour 2155

Nous avons quitté mon bureau à 19h30, ma collègue préférée et moi. Elle m’a sauvé la vie. Ça faisait 18 copier/coller que j’effectuais sans succès pour régler un problème dans le logiciel InDesign. Elle s’est contenté de glisser une colonne vers la gauche et tout était réglé, en deux secondes. Elle appelle son mari pour l’avertir qu’elle n’est pas encore partie, mais qu’elle part. Son mari lui parle de quelque chose, elle répond :
– As-tu des copies de sécurité?
Brève réponse du mari, ma collègue :
– Pas de copies !?
Le mari quelque chose, ma collègue :
– Sais-tu où est le fil?
Le mari quelque chose, ma collègue :
– Tu ne sais pas où est le fil !
Elle raccroche et soupire :
– Ah ! mon mari et l’informatique.
J’écoute leur conversation et tout à coup je suis mélancolique. J’envie la nonchalance du mari, il sait que sa femme va lui arranger ça, les problèmes d’informatique ! Depuis que je suis seule à m’occuper de toute chose, en tout temps, dans tout domaine allant des tuyaux d’évent à InDesign, je dois être le plus possible à mon affaire, pas de nonchalance, pas d’insouciance, et c’est fatigant ! Entre, d’un côté, le luxe d’une maison sur le bord de l’océan et, de l’autre côté,  la nonchalance, la légèreté, l’insouciance, je choisis le trio, la question ne se pose même pas.

Après mûre réflexion, je suis presque certaine que c’est Gilles Duceppe, dans l’histoire, qui est gaucher. Si j’avais un vaste bassin de lecteurs, j’aurais pu lancer un appel à tous et la réponse serait sortie en trois minutes.

J’ai lu le cas de figure suivant dans la FAQ d’un site web consacré à la psychologie qui m’a fait penser à une situation semblable que j’ai déjà vécue. Un patient entre dans le cabinet du psychologue et se dépêche de dire, avant de s’effondrer car il sent que, dans moins de dix secondes, il va se mettre à pleurer et qu’il ne sera pas prêt de s’arrêter :
– Docteur, je ne peux plus parler.
Et, prononcé encore plus vite et presque bafouillé :
– Je ne sais plus, j’ai peur de ne plus savoir comment penser, comment parler.
Et, là, il s’effondre et il pleure à gros hoquets. Le psychologue pourrait dire calmement :
– Pourtant, vous venez de parler.
Évidemment, le psychologue pourrait dire calmement :
– Pourtant, vous venez de parler.
Le patient pourrait mal interpréter ce commentaire. Il pourrait regarder le psy avec presque de la haine car cette réponse très simple peut donner l’impression que le psychologue minimise la peur viscérale qui vient d’être exprimée. Ce n’est pas pour rien qu’un psy ne parle pas beaucoup, de manière générale. Il veut éviter les malentendus causés par la pluralité des interprétations. Ce genre de récit me fait penser à Marie Cardinal qui entre dans le cabinet de son psychanalyste et qui dit, peut-être sans larmes mais en sentant couler beaucoup de sang :
– Docteur, je ne peux plus vivre.
C’est quand même assez fondamental comme postulat de base.
Le patient, dans le cas de figure de la FAQ, arrive à décrire les circonstances de son état de panique : on attend de lui qu’il donne son avis, ils sont un petit groupe assis autour d’une table, or il n’y a plus rien dans son esprit, plus aucune possibilité d’exprimer un mot, plus aucune prise sur rien. Le néant. Les gens du petit groupe ont les yeux rivés sur leur blocs-notes car ils écrivent des choses, c’est une réunion de travail, et ils ne savent pas encore que leur collègue est en train de se liquéfier. Et, dans l’esprit du patient, c’est l’anticipation du regard de ses collègues qui vont le découvrir en crise dans deux secondes, le visage plus blanc que de la fécule de maïs, qui achève de le tuer. C’est bête, n’est-ce pas ? Mais ça arrive.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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