Mon père est très présent dans la vie de mon amie Thrissa. Elle pense souvent à lui, bien qu’ils ne se soient vus que cinq ou six fois au fil de notre amitié qui s’étend sur 25 ans. Elle me dit souvent :
– Tu es bien la fille rigolote de ton père.
Alors en vacances chez moi, avec Clara, une amie ontarienne elle aussi, car Thrissa est Ontarienne, on s’en va toutes les trois chez papa. D’abord je l’appelle, pour nous annoncer. Papa me dit, hésitant au téléphone :
– Thrissa, c’est bien la femme de l’Ontario ?
On prévoyait arriver vers 14 heures, mais nous nous présentons passé 16 heures, car nous avons d’abord visité les petites boutiques des artisans de Ste-Marcelline, mangé des bonbons, de la glace, des beignes et croqué des photos qui témoignent de toutes ces mastications. Nous arrivons chez papa avec du porto, pour digérer tout ça.
Papa a énormément de succès avec les 33 tours, plus d’une centaine, qu’il s’est fait donner par des amis. Cette fois, c’est le climax du succès pour ma Thrissa qui aime tellement la musique. Elle met un disque qui s’intitule ÉLITE, qui regroupe le top du top du hit parade de l’époque. Nous écoutons et dansons sur Fernando de ABBA, sur la musique des BEE GEES, sur une chanson assez joyeuse de James Taylor –car plusieurs sont plutôt mélancoliques–, etc. Thrissa danse en collant son oreille sur les haut-parleurs car nous n’arrivons pas à monter le son autant qu’on le voudrait. C’est-à-dire que le son est normal, mais on voudrait que ça joue fort, pas mal plus fort. Puis, coup fatal : Anne Murray, You needed me. Je le savais que j’allais me mettre à pleurer et je fais de gros efforts pour essayer de m’arrêter. Thrissa, plus discrète, refuse de se tourner vers nous tant que la chanson n’est pas finie. Elle fait semblant de vouloir entendre au plus près des haut-parleurs, mais c’est parce qu’elle pleure aussi. Papa, à l’aise avec cette jeunesse chantante et dansante malgré nos cinquante ans chacune, nous prépare du café. Il fait un spécial pour la visite et nous sert son café dans un ensemble de petites tasses à expresso qu’il n’utilise jamais. C’est lui qui porte le toast:
– À l’Ontario et à la musique.
Et j’ajoute :
– À papa.