Je me demande comment ça se fait que je me sens si jeune. J’ai l’impression que c’est parce que j’ai eu une enfance triste et que, devenue adulte, je vis une enfance heureuse à retardement. Cette impression donne à penser qu’on a absolument besoin de vivre son enfance, car je pourrais me contenter d’être une adulte heureuse. Or, je ne me sens pas adulte. Il me semble que mon corps héberge une éternelle adolescente. Mêmes cheveux longs qu’à 17 ans, mêmes petites boucles d’oreilles en or que je n’enlève jamais, mêmes robes de coton blanc en été. C’est peut-être génétique car mon père est lui aussi très jeune dans sa manière d’inventer sa vie. Il dit à Thrissa et à Carla, en parlant des canards qui se promènent sur son terrain :
– Regardez, je vais aller les nourrir dans la salle à manger.
Les copines — pourtant parfaitement bilingues– pensent que leur français est trop approximatif pour leur permettre de comprendre la subtilité d’une telle remarque. Papa se rend à petits pas vers les canards les nourrir autour d’un bosquet de spirées, l’endroit qu’il a désigné comme étant la salle à manger de ses amis volatiles. J’avoue ne pas avoir hâte de découvrir ce que je vais inventer quand j’aurai son âge !
La contrepartie de cette sensation de jeunesse, c’est que je n’arrive pas à prendre la vie au sérieux. Mais les amours, oui.
Emmanuelle est en camp scout actuellement, toute la semaine. La veille de son départ, nous avons loué un film, How do you know, une comédie romantique. Le début nous surprend à cause de la voix off, nous dirons extradiégétique, qui commente les images en alternant les commentaires avec les noms des acteurs. Genre : A boy hits the ball, Reese Witherspoon, Misses the ball, Paul Rudd, Tries again and misses the ball again, Jack Nicholson, While a little girl stares at him, Owen Wilson… Snobinarde, je me dis : Tiens, encore une histoire mille fois répétée, mais le réalisateur a voulu faire l’original quant à la forme du film. Au bout d’un moment, Daytime, the man crosses the street, comes back and waits for the bus, Emma me dit :
– J’ai peut-être sélectionné un codage pour les aveugles ?
Je réponds, sûre de moi :
– Mais les aveugles ne regardent pas de film !
On continue. On a écouté tout le film de cette manière, jusqu’à ce que Emma décide, malgré mon assurance lapidaire, il restait moins de trois minutes, d’essayer un autre type de langue parmi ceux offerts. Miracle, plus aucun commentaire ! On aura écouté la voix extradiégétique, fort utile mais quand même assez énervante, par solidarité pour les non-voyants.
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