
Aujourd’hui, Chatonne semble aller mieux. Je ne sais pas si son état de santé y est pour quelque chose, mais cette nuit j’ai vomi. Denauzier nous avait préparé pour souper des pâtes fraîches au pesto qui, comme on dit, n’ont pas passé. Je me rappelle encore qu’un homme m’ait raconté, alors que je séjournais à Terre-Neuve pendant l’été dans les années quatre-vingt, qu’il avait décidé de ne plus s’attacher à un animal, pour avoir été trop affecté par la perte de son Berger allemand.
– Dans le fond, ai-je dit à mon mari à peine étions-nous sortis de la clinique, la première imprégnée de l’expression fétiche du personnel, j’aurais préféré ne pas vivre avec Chatonne toutes ces années. J’en ai marre qu’on me rappelle que Mia est vieille, que ça commence souvent par les reins, qu’elle a beaucoup perdu de sa vivacité… Et je n’aime pas que sa mort soit une manière de préparation à la mienne. Pourquoi nos animaux de compagnie ne vivent-ils pas, comme nous, au moins jusqu’à soixante ans ?
– La vie est ainsi faite, chérie. Les départs en font partie.
– Il est préférable de ne s’attacher à rien, ai-je poursuivi comme une enfant butée.
– Tu as raison.
– La seule façon de souffrir moins est de nous procurer un autre chaton, ai-je ajouté, consciente que j’exprimais l’exact contraire de ma déclaration précédente.
– C’est hors de question, a répondu mon mari, même s’il savait qu’il n’était pas nécessaire de répondre.
J’ai beaucoup de chemin à parcourir avant d’être capable de ne pas perdre pied à l’idée de la fin, fût-ce la mienne, celle de mes proches, celle de Mia. Cela m’amène à penser que, le temps d’y arriver, je vais mourir vieille ! Encore une fois, je me compare. Comment font-ils, ces gens autour de moi, pour ne pas ressentir un vertige face au départ ultime ? Le détachement et l’acceptation apparemment naturels des autres me fascine. Qu’est-ce qu’il y a de particulier chez moi qui m’empêche d’atteindre une même attitude zen ?
Pour faciliter la poursuite de l’écriture de ce texte, je vais changer de sujet et revenir à mes pancartes. Je n’ai pas encore mentionné qu’elles sont en partie recouvertes de vernis à ongles, provenant de la collection d’Emmanuelle. Autrement dit, ma fille a décidé qu’elle mettait fin à son attrait pour les ongles colorés et, plutôt que de perdre pied face à ce constat implacable, elle s’est contentée de m’apporter ses flacons, sachant que je prendrais plaisir à les utiliser, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien.