J’en reviens à la récapitulation des moments forts de ma vie survenus récemment que j’ai entreprise hier. Le 26 mai ce furent Les feluettes et le 27 mai ma rencontre avec mon ami peintre devant une assiette végétarienne au restaurant Aux vivres. Le 3 juin, ce furent les célébrations de départ de nos amis musiciens, encore une fois à Montréal. Ils ont habité treize ans un appartement mal entretenu dans lequel ils ont été très heureux. Pas mal entretenu dans le sens d’un manque d’hygiène et de propreté, mais dans le sens qu’ils se sont accommodés de peu, n’utilisant plus une porte moustiquaire, par exemple, lorsqu’elle a cessé de glisser dans son rail et apprenant, par le fait même, à vivre avec les bibittes qui tournoyaient autour des sources de lumière dans la maison. Ce sont des gens insensibles à l’esthétique de leur environnement. Leur sensibilité va vers la musique, vers l’invention, la création. Dans le langage de l’apprentissage cognitif, nos voisins sont des auditifs et non des visuels. Il existe aussi une troisième catégorie, que je ne connaissais pas, les kinesthésiques.
Je n’ai donc pas été surprise, le 3 juin au soir, alors que mon estomac vide me faisait des signes, de découvrir déposés pêle-mêle sur le comptoir dans la cuisine tous les plats que les invités avaient apportés. J’en parlais avec ma sœur. Elle, si visuelle et portée vers l’esthétique, n’aurait pu recevoir des amis dans le fatras qui prévalait chez nos musiciens. Elle aurait dressé une table en se préoccupant de la couleur de la nappe, elle se serait d’ailleurs assuré que la nappe n’était traversée d’aucun pli provenant du fer à repasser –parce qu’elle repasse ses nappes, ses linges à vaisselle et ses draps –! Elle aurait voulu que les bougies soient en nombre impair, il paraît que c’est préférable pour créer un effet d’harmonie. Elle aurait choisi des serviettes de table dont l’imprimé se serait joliment agencé à la couleur de la nappe. Elle n’aurait pas accepté que les salades et autres plats apportés par les amis soient déposés sur le comptoir dans leur contenant Tupperware. Elle aurait systématiquement transféré les plats dans de belles assiettes de service peut-être empruntées à sa collection d’argenterie. En d’autres mots, elle aurait été déstabilisée par la présentation absente qui prévalait chez mes amis, mais comme elle est aussi gourmande que moi, elle n’aurait quand même pas hésité à goûter les délices qui nous étaient offerts.
Pour ma part, j’ai voulu me montrer équilibrée dans mes choix en allant vers des propositions santé, de type rouleaux de printemps et salade de quinoa. J’étais en compagnie de ma fille qui va entamer en septembre des études universitaires en nutrition, alors je faisais attention. Mais les rouleaux et la salade n’ayant guère excité mes papilles, j’ai fait le tour des propositions qui étaient exposées pour découvrir, dans le fond collé sur le mur, un paquet de ce qui semblaient être des barres tendres coupées en morceaux de forme carrée. Je m’en suis mis un dans la bouche, que j’ai fait fondre. C’était tellement exquis qu’il est sorti de ma bouche maintes exclamations. Ça goûtait un mélange parfait de beurre et de cassonade, la saveur de l’un n’annulant pas la saveur de l’autre.
– Pourrais-je avoir une bière ?, ai-je eu l’aplomb de demander à mon voisin qui se penchait justement vers sa glacière dans laquelle je voyais dépasser des bouteilles de Stella.
– No problem, m’a-t-il répondu avec un beau sourire.
Je me suis ainsi régalée, dans cette alternance de carrés beurrés salés et de bière, avant de retourner au salon célébrer le folklore irlandais de nos amis musiciens.
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