J’ai souvenir d’une soirée de Noël passée chez une personne connue du monde des arts, du temps de ma vie avec Jacques-Yvan. Avant de nous y rendre, j’avais essayé toutes sortes de vêtements dans lesquels je me serais aimée et n’en avais trouvé aucun. Je m’étais rabattue sur une jupe longue noire de tissu élastique qui me donnait un air davantage madame qu’une allure sexy et qui avait l’incroyable désavantage de faire floc floc à chacun de mes pas. L’atmosphère avait été plutôt moche toute la soirée, c’était comme s’il n’y avait pas eu de vie. La maison étant très grande, j’en avais fait dix fois le tour pour m’occuper. Dans certaines pièces, les jeunes jouaient aux cartes ou à des jeux vidéo. Dans la salle à manger et le salon du rez-de-chaussée, les adultes se parlaient par petits groupes et aucun des groupes ne semblait vouloir de moi, alors j’étais allée me cacher, me promener, me désennuyer. La nourriture cependant avait été extraordinaire. J’avais mangé des fenouils braisés tellement bons que je n’aurais volontiers mangé que ça de toutes les merveilles qui nous étaient servies. Je n’ai jamais oublié à quel point j’avais aimé ces fenouils et ce n’est qu’aujourd’hui, je dirais quelque vingt ans plus tard, que j’en ai enfin cuisiné. Nous avons eu des problèmes informatiques à la maison aujourd’hui et au moment où j’aurais eu besoin de consulter la recette sur un site de recettes, je n’ai pas pu, il n’y avait pas de connexion. J’avais lu la recette en vitesse grand v quelques heures auparavant, alors j’y suis allée de mémoire et de mon imagination. Le résultat a été des plus intéressants, en ce qui me concerne, car je ne suis pas certaine que Denauzier ait aimé tant que ça. Je m’étais sentie à cette fête de Noël comme je me sentais hier après avoir travaillé sur mon bouquet de fleurs. Anéantie.
– Tu sembles avoir trouvé ton chemin ?, est venu me dire mon mari en fin de soirée, en jetant un coup d’œil à mon acrylique sur fond de pastel.
Il n’a pas dit C’est super, continue !, ou quelque remarque méliorative. J’en ai déduit qu’il était navré de découvrir sur ma table un résultat si poche et qu’il n’osait le commenter. Je suis montée à notre chambre le rejoindre quelques minutes pour tard et j’ai failli pleurer de découragement. En visitant les chambres occupées et les autres chambres inoccupées de la grande maison du couple artiste qui nous avait reçus ce Noël passé, j’avais aussi envie de pleurer. Il y a en moi une pulsion masochiste qui me fait presque aimer être anéantie et me sentir à la limite de basculer entre le supportable et l’insupportable. Comme si j’avais besoin d’être habitée par une grande souffrance pour me propulser. Quand je me suis levée ce matin et que mon premier geste a été de venir constater l’échec lamentable de mon bouquet, je me suis surprise à aimer, ou du moins à ne pas détester autant que je m’y attendais. Plus tard dans la journée j’ai commencé à sérieusement aimer. Et ce soir j’aimerais donner un petit fond de vert feuillage à certains endroits, avant de poursuivre dans ma voie pour tracer les pétales et les tiges, car Denauzier avait raison, par rapport à ce projet du moins, j’ai trouvé mon chemin.
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