Je mangeais un peu à la manière des adolescentes anorexiques de ma classe fictive, quand j’avais leur âge. J’ai commencé assez jeune à me faire de l’argent de poche, à treize ans. Je donnais des cours de guitare aux petits, les jeunes garçons et filles qui étaient juste assez grands pour pouvoir tenir une guitare sur leur cuisse, conformément à la position représentée ci-contre, une image valant mille mots. Je leur enseignais quelques gammes, quelques positions d’accord, je leur montrais comment placer leurs mains sur l’instrument, j’y allais aussi de quelques arpèges. Je leur montrais qu’effectivement, la photo en faisant foi, il est préférable de laisser le petit doigt de la main droite non plié pour donner plus de latitude aux autres doigts qui pincent les cordes. L’auriculaire, inutilisé, ne pince aucune corde. Il ne m’est jamais venu à l’esprit, à cette époque, de parler avec les enfants, de leur poser des questions sur leur vie, d’avoir du plaisir. J’avais l’impression qu’il me fallait être sérieuse pour sembler crédible dans la peau de la professeure de guitare, compte tenu de mon âge, alors j’étais sérieuse et je m’en tenais à la stricte matière du cours. Heureusement pour les enfants, je ne leur enseignais pas longtemps. Sitôt familiarisés avec l’instrument, ils suivaient leurs cours avec le vrai professeur de la classe de musique. Je gagnais 5$ la demi-heure. Disons que dans une semaine, quand tout allait bien, je pouvais accumuler 15$. Ajouté au 5$ que nous donnait papa pour nos dîners, à l’école, je disposais de 20$ par semaine. Ç’aurait été suffisant pour prendre des repas normaux, le midi, mais j’avais bien trop peur de prendre du poids. J’enseignais aussi, gratuitement, à une religieuse d’origine haïtienne à l’Abbaye des moniales bénédictines, à Joliette. Je n’étais pas payée, mais je recevais en cadeau du caramel de leur confection et du chocolat. En prime, quand j’arrivais à l’abbaye, à 17 heures, après ma journée d’école, m’attendait un énorme morceau de gâteau et un aussi énorme verre de jus, que j’honorais avec empressement avant d’entamer le cours. Je mastiquais et buvais aux nez des deux religieuses, parce que la Haïtienne était accompagnée d’une religieuse –québécoise– plus âgée et plus sérieuse, qui servait en somme de superviseure. Je rapportais le contenant de caramel à l’école, le lendemain, et je le laissais dans le local de la salle de musique où je pratiquais et enseignais, si on peut dire que j’enseignais. C’était un contenant de styromousse pourvu d’un couvercle de plastique un peu sec qui fend facilement. Les cours réguliers que je suivais à l’école secondaire, au Séminaire, se terminaient à 11h40, si je me rappelle bien, et reprenaient à 12h50. Comme je n’avais pas d’amis, je filais à la salle de musique dès 11h40, pour pratiquer la guitare. Je pratiquais avec sérieux, me pensant bonne parce que c’est ce que disait mon professeur, tout en sachant au fond de moi que je n’étais pas bonne pantoute. Je m’installais dans le petit local de pratique, non sans d’abord tremper l’index de la main droite dans le caramel des sœurs. Une fois, deux fois, encore une troisième fois. C’était un régal pour les papilles, j’en frémissais de plaisir. Je ne me rappelle pas si j’allais ensuite me laver les mains avant de commencer à pratiquer. Je dirais que non, mais je dirais aussi qu’il ne restait rien, absolument aucune trace de caramel, sur l’index qui m’avait servi de cuiller. J’étais, je m’en rends compte avec le recul, une bien piètre anorexique.
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