Papa a toujours quelque chose à faire dans son appartement. Hier, en matinée, c’était de mettre du sucre dans le sucrier. Quand je suis arrivée sans m’annoncer dans sa cuisine, pour vérifier que tout allait bien, il était en train de déplier lentement, pour l’ouvrir, le sac Lantic de 2 kg en papier. À côté du sac, sur la table, était le sucrier, dont le couvercle était déjà enlevé. Papa, debout devant le sac, regardait le sucrier, puis le sac.
– Je peux t’aider ?, lui ai-je demandé, sachant qu’il n’était pas assez fort pour soulever le sac.
– Il s’agit –toujours le vocabulaire soigné– de mettre le sucre dans le sucrier, m’a-t-il expliqué.
– Pas de problème.
Je prends le sac encore non entamé mais déjà ouvert par papa, je l’incline, je verse le sucre.
– Encore un peu, me dit papa.
Je m’applique jusqu’à remplir à ras bord. Papa observe les résultats et semble satisfait. Je le laisse vaquer à ses petites affaires et me rends plus tard, je dirais une heure plus tard, vérifier que tout continue d’aller bien. Il a de la suite dans les idées. Cette fois, il désire verser dans un contenant de un litre le lait que je viens d’acheter dans un contenant de deux litres et qui, encore une fois, est trop lourd pour lui. Il est à l’évier et secoue le litre qu’il a rempli d’eau pour le nettoyer avant d’y mettre du lait frais.
– Je peux t’aider ?, lui demandé-je à nouveau, enchantée d’arriver pile au bon moment. Je m’applique jusqu’à remplir à ras bord. Papa observe les résultats et semble satisfait. Cette fois, plutôt que de vaquer à ses petites affaires, il me suit et vient s’asseoir dans la cuisine. Comme il passe ses journées à mettre et à enlever ses lunettes, qu’il appelle ses verres, je ne remarque plus tellement s’il les porte ou non. Mais lui parlant, tout d’un coup, je lui ai trouvé un drôle d’air, justement à cause de ses verres. C’est qu’il portait les miens, mes verres à la belle monture Lafont, mes lunettes de lecture que je passe mes journées moi aussi à mettre et à enlever. Il faut dire que les montures de nos lunettes sont très semblables pour qui ne voit pas très bien, en métal gris toutes les deux.
– Papa, lui ai-je demandé en retenant difficilement mon envie de sourire, est-ce que tu vois bien ?
– Très embrouillé, m’a-t-il répondu.
Comme il n’a pas eu le réflexe d’enlever mes verres qu’il portait depuis un moment, j’en ai conclu qu’avec ses lunettes, ou les miennes, ou pas de lunettes du tout, il ne voit presque rien.
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