Je me demande de quelle manière je désire exploiter mon blogue dorénavant. C’était facile d’écrire un texte en peu de temps, le midi ou le soir après le travail, en me disant que, si le texte était plus ou moins bien écrit, c’était parce que j’avais manqué de temps. Je n’ai plus cette excuse maintenant que je suis retraitée. Il ne faut pas penser que j’écrivais vite fait pour me débarrasser. Avoir fait cela, je n’aurais eu aucun plaisir à écrire. J’écrivais de mon mieux et j’ai pris chaque texte au sérieux. Si je le voulais, je pourrais réserver mes matinées entières à l’écriture, dans la belle pièce très fenestrée où je vais installer mon atelier de travail à la maison Denauzier. Or, je ne désire pas faire ça, en tout cas pas maintenant, parce que je ne saurais pas quoi écrire. Si je savais quoi écrire, si j’avais un projet consistant à me mettre sous la dent, j’utiliserais mon blogue pour commenter mon activité d’écriture. Un peu comme Montaigne qui, dit-on, commentait généreusement ses essais au point d’en noircir les marges –je ne sais pas si c’est vrai, il faudrait que je vérifie. J’utiliserais aussi mon blogue pour commenter, peut-être avec plus de sérieux et sans me dénigrer, l’avancement de mes œuvres picturales. À l’occasion, j’écrirais un événement du quotidien. Une chose est sûre, je développerais le projet consistant sans espérer être publiée par une maison d’édition —fuck la maison d’édition.
– Écris la fin de vie de ton père, m’a suggéré tantine, et en rétrospective l’ensemble de sa vie ?
J’en serais incapable. Je ne connais rien du passé de papa et je me sais piètre archiviste pour dénicher des informations qui alimenteraient mes écrits. C’est trop sage, comme projet, et pas assez axé sur l’inventivité, sur la création libre. Mais justement, je crée trop librement, mes tentatives manquent de structure, de direction, d’organisation minimale. Bof, aurais-je envie d’écrire, par dépit, mais n’ai-je pas annoncé récemment que j’ai délaissé Bof pour Pouf ?
– Pouf !, me suis-je exclamée hier soir pendant que je servais le macaroni à papa.
– Qu’est-ce qu’il y a ?, m’a-t-il demandé.
– Un peu d’air, il y a un peu d’air quand je passe devant la fenêtre, ça fait du bien.
– Pas trop !, m’a dit papa, me voyant arriver avec une deuxième cuillerée généreuse.
Croyez-le ou non, amis lecteurs, quand papa a eu terminé son macaroni, sa pointe de tarte aux fraises nappée de crème, des framboises écrasées par moi-même à la fourchette dans une soucoupe et saupoudrées de sucre, quand il a eu bu sa moitié de verre de lait et dégusté un chocolat de sa boîte Russel Stover, il s’est frotté le ventre –je veux dire à l’endroit du ventre parce qu’il n’a pas de ventre au sens où on l’entend normalement– en s’exclamant (d’une voix faible) :
– Pouf ! j’ai bien mangé !
