Je ne sais pas ce que je pense moi-même du film Le sel de la terre que j’ai vu à l’Excentris samedi dernier, coréalisé par Wim Wenders et par Juliano Ribeiro Saldago. Le film retrace le parcours photographique de Sebastião Saldago, le père de Juliano, ces quarante dernières années. Ce que j’ai aimé avant toute chose : la complexité de la narration.
– Qui parle en voix hors-champ ?, ai-je demandé à mes copines en sortant du cinéma. Wim Wenders ? Le fils Juliano ? Le père Sebastião ? D’autres témoins ?
– On s’en fout, a répondu l’une, alors que ce fut l’un des intérêts du film en ce qui me concerne.
– Je dirais que le passage qui relate la découverte des photos de Saldago, chez un galériste à Paris, est narré par Wim Wenders lui-même.
– Pourtant, la voix n’avait pas d’accent allemand.
– Je dirais (bis) que Wim Wenders n’a pas d’accent allemand quand il parle français. Je me demande aussi, lorsqu’un des narrateurs parlait au nous, de quel nous il parlait. Pas vous ?
Silence de mes copines.
Ce que j’ai moins aimé, et c’est une bien grosse affirmation de ma part que personne ne partagera : la facilité.
– Comment ça, la facilité ?, s’est exclamée celle des deux copines qui ne s’intéresse pas à la narration.
– Je trouve qu’il n’est pas nécessaire d’aller photographier les squelettes du Rwanda et du Sahel pour en arriver au désir de rendre hommage à la luxuriance de la planète. Je trouve que le photographe s’est pris au sérieux, qu’il dégage quelque chose d’égocentrique, qu’il s’est senti investi d’une mission et je me demande quelle valeur a sa mission, en bout de ligne. J’ai souvenir des journalistes de Radio-Canada qui couvraient la famine du Sahel dans le plus grand bazar médiatique, les trépieds des appareils plantés dans le sable du désert, et je me demande à quoi cela a servi…
– C’est essentiel, a dit l’une.
– C’est vrai que des génocides il s’en passe tous les jours dont on n’entend pas parler, a dit l’autre.
– En même temps, ai-je poursuivi, c’est peut-être parce qu’il se prend au sérieux, ou qu’il prend sa mission au sérieux, que Salgado offre à l’humanité ses merveilleuses photos. Je me demande, ai-je poursuivi encore, si l’effet marée noire n’était pas causé par les reflets du papier glacé ? Avez-vous remarqué que sur plusieurs photos on avait l’impression que les sujets étaient couverts de pétrole ? Iriez-vous le revoir ?, ai-je ajouté dans mon coq-à-l’âne.
– Pas moi, pas avant un bout de temps, les images étaient trop éprouvantes, quelles tragédies ces guerres et ces génocides, a répondu l’une.
– J’y retournerais volontiers, a répondu l’autre.
– On retournera, me suis-je exclamée, et on essaiera de mieux comprendre qui parle et selon quel point de vue !
-
Badouziennes
Textes antérieurs
Qui est Badouz ?
Une autrice illustrement inconnue !
Catégories