C’était assez particulier, la conversation que j’ai entendue à l’Hôtel-Dieu aujourd’hui, pendant que, debout dans le corridor, j’attendais mon tour de rencontrer le cardiologue. Ce dernier écoutait dans son petit bureau, dont la porte était ouverte, une dame âgée faire le récit de ses ennuis de santé, sans apitoiement. La dame –qui portait un chapeau de coton aux couleurs du printemps, comme j’ai pu le constater quand elle est sortie du bureau– était assise en face du cardiologue, assis lui aussi. La fille de la dame, une personne de mon âge, était debout.
– Je n’ai plus faim, docteur. Je mange trois bouchées et c’est fini. La seule chose dont j’ai encore envie c’est un verre d’eau. Froide. Je suis aveugle depuis huit ans maintenant. J’ai mal partout et tout le temps. Quand je suis assise, quand je suis debout, quand je suis couchée, quand je marche, quand je bouge, quand je ne bouge pas. J’ai reçu une transfusion en octobre 2014 et depuis ce temps, rien ne va. J’ai passé le mois de janvier à l’hôpital et maintenant que j’en suis sortie je ne vais pas mieux. Je suis une charge pour mes enfants. Je suis un problème pour mon entourage parce que je critique et que je ne suis pas de bonne humeur.
– C’est moi qui vous ai donné votre congé de l’hôpital en janvier dernier, a commencé le cardiologue en parcourant son dossier. Je ne vous connais pas tellement, mais si je vous comprends bien, vous êtes en train de me dire que c’est terminé pour vous…
Pas de réponse de la dame.
– Vous en avez assez ?, a-t-il demandé.
– Oui, j’en ai assez.
– Ici, à la clinique des anticoagulants, on ne peut pas faire grand-chose pour vous. Mais si vous voulez, je peux vous diriger vers les soins palliatifs. Connaissez-vous les soins palliatifs ?
– Non.
– Les soins palliatifs servent à …
Il a interrompu sa phrase parce qu’en parlant il s’était levé pour fouiller dans un classeur derrière lui, à la recherche d’un formulaire. Comme il n’en trouvait pas, il est sorti du petit bureau pour en revenir presque aussitôt, un formulaire à la main.
– Les soins palliatifs vont vous aider à ne plus avoir mal, ou à avoir mal le moins possible, a-t-il expliqué en remplissant le formulaire qu’il a tendu à la fille de la dame. Ici, a-t-il ajouté, vous venez pour faire tester votre Coumadin. Le Coumadin vous est administré pour éviter d’avoir un ACV. Mais si vous me dites que vous voulez en finir, vous n’avez plus besoin de le prendre. Ni de revenir dans un mois.
La dame s’est relevée avec difficulté en remerciant le cardiologue. Elle est sortie au bras de sa fille qui a remercié elle aussi le cardiologue. La dame portait son joli chapeau, sa fille tenait le formulaire. Je n’ai pas eu le temps de les regarder marcher dans le corridor, c’était mon tour de rencontrer le cardiologue.
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