Je vis tous les jours de petits deuils. Qu’est-ce que ça va être quand j’aurai quatre-vingts ans ? Hier soir j’ai quitté l’université pour rentrer à pied à la maison. Cela représente cinquante minutes de marche, d’un bon pas. Le déroulement de mon exercice est toujours le même : au départ, je me concentre sur mon rythme de marche pour le maintenir à peu près égal. Très vite, cependant, mes pensées voyageant, je me transporte dans différentes villes et même dans différents pays dans l’espace –ou plutôt le temps– d’une même minute. J’oublie alors mon rythme de marche. Je reviens dans ma zone de confort, autrement dit je ralentis. Je m’en aperçois, je me reconcentre sur le rythme de marche, je réaccélère. Je fais cela probablement plusieurs dizaines de fois pendant ma promenade. Je finis par arriver à la maison, en assez bonne forme, je dirais, pas fatiguée pour une miette maintenant que mon cœur est réparé. Sauf que. Sauf que ce matin, quand j’ai mis les pieds sur le plancher, en sortant du lit, j’ai eu mal à la plante des pieds et aux rotules avant même que d’être en position debout. Le petit deuil consiste donc à ne plus pouvoir marcher de manière énergique et soutenue sans devoir subir des inconforts musculosquelettiques. Je portais hier des chaussures de marche moyennement bonnes. J’espère améliorer mon sort, ou atténuer les inconforts, au moyen de bonnes chaussures de marche qu’il me reste à acheter. J’ai eu conscience d’un autre petit deuil la semaine dernière en allant faire les courses alimentaires. J’ai voulu m’acheter une belle gomme balloune bien ronde dans la machine qui se trouve à l’entrée du magasin. Parfois, même, j’en achète deux. Je mastique la première, j’en ai pour disons deux minutes de saveur. Je la jette. Je mastique la deuxième, encore deux minutes de saveur. Cela fait quatre minutes de plaisir. Sauf que. Sauf que, quand j’ai voulu glisser mon 25¢ dans la fente de la machine, j’ai hésité. J’ai pensé à mes mâchoires et à mes dents. Je me suis dit que j’allais ne prendre qu’une gomme. Puis je me suis dit que j’allais la prendre mais ne pas la mastiquer, simplement la laisser fondre. Puis je me suis dit que je laissais faire. Puis je me suis dit que je n’allais peut-être plus jamais mâcher de grosse gomme balloune de ma vie.
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