– Et puis, cette recette de saumon ?, m’a demandé une collègue amie qui s’intéresse aux recettes.
Nous étions assises toutes les deux dans un coin tranquille avec nos lunches respectifs.
– C’était bon, mais sans plus. J’ai aussi fait, ce week-end chez Denauzier, du filet de porc aux figues. C’était bon, et d’ailleurs je me suis forcée, mais sans plus. Ce n’est pas pour rien, finalement, que plus ça va, plus je mange de manière frugale. C’est parce que les recettes me déçoivent, et quand j’essaie de leur donner plus de tonus, je n’arrive pas au bon dosage.
– Qu’est-ce que ça veut dire, manger de manière frugale ?
– Ça veut dire manger l’aliment tout seul et tel qu’il est à l’état naturel. Ces temps-ci, par exemple, je mange beaucoup de roquette. Je fais un petit tapon avec les feuilles, je mets le tapon dans ma bouche d’un seul coup et je mastique. C’est délicieux !
– Pas de vinaigrette ?
– Pas de vinaigrette. C’est comme pour le plancher que j’ai lavé, la semaine dernière. Je voulais qu’il soit un peu accueillant pour le retour de Denauzier. Je l’ai frotté comme une bonne, à quatre pattes, tant et si bien qu’il a perdu son lustre. Il faut dire qu’il en avait très peu. De fil en aiguille, après l’avoir rincé dix-huit fois, il a fallu que je le cire. Après avoir étendu une première couche, j’ai obtenu un résultat impressionnant. C’était aussi beau qu’est délicieuse la roquette toute nue.
– Mais ?, a demandé ma collègue qui soupçonnait qu’il y avait un mais.
– Sur le contenant, on conseillait d’appliquer une deuxième couche, en attendant 30 minutes entre les couches. J’ai hésité, je ne voulais pas altérer le beau résultat que j’avais obtenu, mais j’y suis allée quand même pour la deuxième couche en me disant que ce serait plus résistant. Je n’aurais pas dû.
– Pourquoi ? La surface est devenue collante ?
– Ça faisait une heure que la deuxième couche était appliquée quand Emma est revenue de son camp scout. Je l’ai laissée marcher sur le plancher frais ciré, d’autant qu’elle était pieds nus. Elle a voulu me montrer une danse russe qu’elles ont inventée au camp. J’ai fait confiance aux instructions, puisque ça faisait deux fois 30 minutes que la couche était appliquée. Or, maintenant sur la cire, et donc sur le plancher, on ne voit qu’une chose, des traces de pieds incluant les orteils bien dessinés.
– Je ne vois pas le rapport entre le poulet et le plancher, a commencé Rita.
– Pas du poulet. Du saumon vendredi et du porc dimanche, ai-je rectifié. Le rapport est en lien avec la déception. À quoi ça sert de cuisiner et à quoi ça sert de faire du ménage, en somme, si c’est pour obtenir des résultats si poches.
– Ce n’était pas mauvais non plus, quand même, ce que tu as cuisiné.
– Ça me rappelle une recette de poulet au curcuma, ai-je poursuivi sans répondre à ma copine, que j’ai déjà faite pour une fête de famille, il y a longtemps. Je me rappelle à quel point j’étais consternée d’apporter un poulet dont j’étais déçue. La raison pour laquelle je me rappelle de ce poulet au curcuma, c’est que la déception très vive que j’avais ressentie m’avait presque fait du bien. Je m’étais sentie vivante, vibrante, fidèle à la Lynda qui prend les choses tellement à cœur…
– Tiens, du céleri frugal, m’a proposé Rita qui ne savait plus trop quoi répondre.
Nous avons croqué chacune dans notre branche, sans parler, attentives au son de nos mastications.
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