Jour 1 455

Je suis sortie avec ma tendre amie Oscarine samedi dernier. Il faisait un froid de canard. Je n’étais peut-être pas assez habillée. Notre destination était un restaurant indien du boulevard St-Laurent. Nous avons fini par y arriver, pour ma part à moitié gelée. Nous y rendant en marchant sur la rue St-Viateur, j’avais l’impression que nous affrontions, elle et moi, l’immensité blanche de la Sibérie. Nous avions beau croiser des gens à tout moment sur le trottoir dans le crissement des pas sur la neige, je m’identifiais quand même au Docteur Jivago, ou à Omar Sharif, dans la scène du film où il marche seul, exposé aux pires vents de la plaine, jusqu’à l’épuisement de ses forces, la barbe pleine de glace.
Par contraste par rapport à cet extrait du film, j’ai vu le Docteur Jivago en été, au cinéma Joliette, avec ma sœur et deux de ses amis. J’ai pleuré pendant des heures, je n’exagère pas, toutes les larmes de mon corps. J’avais douze ans, je dirais. Bibi en avait quinze. Ses amis, ou un des deux, avait au moins 16 ans puisqu’il conduisait l’auto. J’étais souvent la cadette laissée à elle-même, à cette époque-là. Nous habitions la campagne, je n’avais pas d’amis et je ne me rendais pas compte que je n’avais pas d’amis. Bibi, combien plus sociable que moi, avait le grand cœur de me traîner avec elle. Je ne pense pas que papa l’obligeait à m’amener. Je pense qu’il allait de soi, pour elle, plus souvent qu’autrement, de me faire participer à ses activités. Ne m’avoir pas traînée au cinéma ce soir-là, je serais restée seule avec moi-même, pas vraiment consciente que j’étais seule avec moi-même, et pas vraiment consciente non plus que ma sœur aurait mieux fait de me traîner.
Je me sentais dans cet entre-deux, plus de quarante ans plus tard, c’est-à-dire samedi dernier, parlant abondamment des plus récents dénouements de ma vie à mon amie, devant les plats indiens. Tout ce que je racontais à Oscarine aurait pu se décliner à l’endroit et à l’envers. Je tricotais en même temps que je détricotais.
– Je pense que je me sens bien –je résume en gros– mais suis-je dans ma voie ? Je ne suis pas certaine d’être bien, mais je suis en plein dans ma voie. Peut-être que je suis au plus mal, dans le fond, et que je ne m’en rends pas compte. Peut-être qu’un mécanisme de défense m’empêche de me rendre compte à quel point je suis perdue ? Ou peut-être que je suis là où je dois être, imprégnée d’amour, et que l’atteinte de ma destination, tant recherchée, me déstabilise et m’aveugle temporairement ?
Une chose est sûre, et de cela je ne peux être plus sûre, et j’ai d’ailleurs vérifié auprès d’Oscarine en lui posant la question et elle a répondu dans le même sens que le mien : nous n’avons pas eu froid sur le chemin du retour. Nos estomacs étaient pleins, le soleil brillait (légèrement), nous avons fait une escale dans un café, et une deuxième escale dans une friperie.
Rien que ça, que le retour se soit avéré plus facile que l’aller, me semble être un bon signe.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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