J’écrivais hier que Denauzier occupe beaucoup de mon temps. Nous parlons régulièrement une heure le soir au téléphone. Au début de la conversation, je suis déstabilisée, je ne sais pas quoi dire. Fidèle à moi-même, je ne suis pas sûre de moi. Puis mon cerveau se réchauffe, ma langue se délie, et au fur et à mesure que nous conversons je me rends compte que non seulement nous parlons mais, surtout, nous échangeons. Nous sommes deux, nous nourrissant l’un de l’autre. Je ne parle pas seulement avec les mots qui se prononcent dans ma bouche, mais plutôt, et surtout, avec les élans et les vibrations de mon cœur. Encore hier nous l’avons fait, je veux dire parler longuement au téléphone, bien qu’il soit dans l’ouest en ce moment, en Alberta, en déplacement avec plein d’affaires à régler. Le texte de mon blogue n’était toujours pas écrit au moment où j’ai raccroché le téléphone, s’il est encore compréhensible, de nos jours, d’utiliser le mot raccrocher par rapport à un téléphone. Denauzier me dit que si lui m’aime, et que si moi je l’aime, il n’y a aucun problème. Nous pouvons tout traverser. Je suis d’accord quant à la formulation théorique de cet énoncé. Mais je ne sais pas encore où je me situe dans la courbe du sentiment amoureux que sous-tend cet énoncé. Je devrais normalement être au sommet de la courbe, il me semble, comme le sont la majorité des couples en période de lune de miel ? Aujourd’hui, nous entamons notre septième mois de relation amoureuse. Je pense souvent, depuis qu’il fait partie de ma vie, et il en fait partie de plus en plus, à mon couple fétiche, celui de Tomas et de Teresa, les protagonistes de Kundera. Tomas est léger comme une plume, Teresa est lourde comme un tank de guerre. Ma vie avant Denauzier était légère comme une plume, elle m’apparaît maintenant lourde comme une montagne de tanks de guerre. Pourtant, je ne dévie pas, je ne m’enfuie pas, je ne recule pas. Je ne sais pas. Suis-je en train de foncer, tête baissée, en bon bélier, vers une autre vie sans en mesurer les conséquences ? Non, je les mesure en masse, je les mesure tellement qu’elles me font porter un véritable poids. Il s’agit du même poids que du temps qu’Emma était naissante et qu’elle habitait la maison depuis seulement quelques jours. Quand elle pleurait la nuit, un mini pleur que j’aurais entendu, ou alors pressenti, dans la plus grande cacophonie, quand elle pleurait trois secondes pour exprimer qu’elle avait faim, ou soif, je me réveillais avec la sensation fulgurante qu’un boulet de canon me descendait du ventre pour s’écraser dans mes talons. C’est tout juste si je n’entendais pas le son du boulet qui fracassait le plancher.
Quelques années plus tard, nous étions des collègues femmes en train de dîner, je leur avais demandé si elles avaient eu, comme moi, cette sensation du boulet lorsque, les premières semaines, leurs bébés avaient pleuré. Elles m’avaient regardée comme si, encore une fois, j’étais une extraterrestre.
– J’aime les extraterrestres, me dit Denauzier.
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