Jour 1 542

Je parlais avec Yvon au téléphone hier. Seigneur ! Ça fait des années qu’on parle lui et moi du moment où on va prendre notre retraite. On se dit qu’on va faire des arts ensemble, et peut-être même louer un atelier à deux et y vendre des toiles. En fait, on se disait cela, car on ne se le dit plus, surtout depuis l’arrivée de Denauzier dans ma vie, et de sa blonde dans la sienne. Je ne veux pas dire qu’avant, Yvon et moi, on sortait ensemble. Je veux dire que maintenant, nous manquons de temps. Ou alors, de son côté, Yvon envisage de faire une chose, peut-être pas la même chose que celle qu’il voulait faire il y a un an, mais une nouvelle chose, encore plus intéressante. Ou alors, de mon côté, je me dis que je vais garder la maison de campagne qui sera mon lieu de résidence quand je serai retraitée. Même si tonton et tantine risquent de ne plus habiter juste à côté. Même si je n’y connais personne, à part tonton et tantine. Même si j’aurai une demi-heure de route pour me rendre à Joliette visiter mes frères et sœur. Quand arrive le moment de la prendre, cependant, la maudite retraite, moment qui pourrait être maintenant dans le cas d’Yvon et peut-être aussi le mien, on tète, on tergiverse, on se pose des questions, on est sur le frein, on ne fait rien. Le problème m’est apparu très clairement, pendant qu’on parlait, toujours hier au téléphone. On appuie la décision de prendre sa retraite sur la connaissance que nous avons du passé : on récapitule ce qu’on a fait, on convient que c’était bien, ou que c’était moins bien, on pressent que c’est le temps de passer à autre chose, on constate à quel point les jeunes nous rattrapent et nous attendent dans le détour du chemin, on cherche ses mots plus qu’avant, on trouve que les prénoms se ressemblent tous, etc. On voudrait se donner un swing à partir de cette récapitulation pour se lancer vers autre chose. Ou, de manière moins bélier-qui-fonce-dans-le-tas, on se dirige vers le prochain carrefour en sachant qu’on va emprunter une direction nouvelle, on ne continuera pas tout droit. Mais on se fige ben raide au moment de se donner le swing, et même on s’immobilise avant que d’atteindre le carrefour, parce qu’on réalise qu’on ne sait pas ce qu’il y a devant. Ou alors, si on le sait, on ne sait pas comment on va se sentir quand on va le vivre. C’est bien pour dire à quel point on est drôlement faits, les humains. Au lieu que d’avoir envie, on a peur, et on disserte sur cette peur à n’en plus finir.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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