Jour 1 600

Ça fait déjà trois ans (jour 2 180) que j’ai acheté deux tonnes de roches pour en garnir la bordure nord de la maison à la campagne. Les pauvres n’ont pas été entretenues, elles ont été laissées à elles-mêmes pendant douze saisons. Ça pourrait être pire. Je veux dire que je pourrais avoir à en faire le ménage à tous les printemps, or c’est seulement cette année que la corvée s’est imposée. J’y ai passé la journée d’hier et y passant la journée d’hier je suis passée à travers ma paire de gants de coton. Il y a trois ans, j’étais passée à travers une paire de beaux gants de peau de cochon. Je ne me suis pas fait avoir cette fois-ci, j’ai porté de vieux gants. Pour ceux qui ont une excellente mémoire ou qui avaient été marqués par l’événement, j’avais organisé une rencontre de famille pour lancer mon projet Land Art. Plusieurs avaient peint mes roches en bleu ciel et en caramel, en utilisant de l’apprêt acrylique pour l’intérieur, de telle sorte que la couleur n’a pas superbement tenu. Papa n’avait pas voulu participer, Ça va être laid, m’avait-il dit au téléphone. Je ne sais pas si papa serait capable, physiquement, de se déplacer jusque chez moi à la campagne, trois ans plus tard. Maman est sortie de l’hôpital mais il est sûr et certain qu’elle ne serait pas capable de faire une demi-heure de route. Tonton a appris qu’il avait un cancer de la bouche, il a été soigné, il a passé une année à remonter la pente, et maintenant il promène sa chienne et vient me saluer pendant que je suis accroupie dans les roches. Pour ma part, j’ai reçu une chirurgie cardiaque. J’ai tendance à l’oublier. Comme le nettoyage des roches m’a pris plusieurs heures, et d’ailleurs je n’ai pas fini, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de récapituler un peu les événements. J’ai pensé à la livraison des roches il y a trois ans, et au nombre impressionnant de mouches noires qui m’avaient piquée. Je n’ai pas retrouvé, d’ailleurs, la casquette que je portais, mais je sais que je ne l’ai pas jetée. Je me suis rappelé que j’étais encore imprégnée, à cette époque, de la perte de François. Tout d’un coup, je me suis revue à l’Hôtel-Dieu, c’était en juin dernier, et je me suis rendu compte que je forçais comme une bonne sur mes roches avec un sternum qui a été scié. Alors, prudente, je me suis relevée lentement, je suis allée m’asseoir et me bercer pendant vingt minutes, dehors sur la terrasse, m’imposant un repos. Jamais, il y a trois ans, il ne me serait venu à l’idée d’interrompre mon ménage et de laisser s’écouler, à ne rien faire, vingt précieuses minutes.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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