Jour 1 642

J’ai vu cette semaine, à l’occasion d’un deux pour un au ciné-répertoire, les films Marius et Fanny, repris par Daniel Auteuil. J’ai pleuré, j’en avais du sel sur les verres de mes lunettes.
– Pourquoi as-tu pleuré ?, m’a demandé, les yeux secs, Thrissa en sortant.
– J’ai été émue par l’enthousiasme, la joie de vivre, la naïveté, la candeur de César –qui est le père de Marius et dont le personnage est interprété par Daniel Auteuil.
– Ce n’est pas le drame amoureux qui t’a bouleversée ?
– Avoir écouté le film il y a vingt ans, admettons, c’est le tourment amoureux, effectivement, qui m’aurait fait pleurer comme une madeleine. J’aurais pleuré de tristesse et de douleur, en même temps que j’aurais souhaité de toutes mes forces vivre un jour un amour pareil. Mais comme j’aurai bientôt 55 ans, je vois les choses d’une autre manière.
– De quelle manière ?
– Bien, ce qui m’intéresse maintenant, dans la vie, c’est le travail d’équipe. Ici, il y a eu un extraordinaire travail d’équipe et chacun en a eu pour son compte. Panisse accepte d’épouser Fanny, bien qu’elle soit enceinte, et il accepte dans la bonté et la sérénité. Il ne sera pas du genre à lui faire payer son erreur de jeunesse par des remontrances. En retour, elle lui donne un fils qu’il n’a pas réussi à avoir avec sa première femme, dont il est veuf.  Fanny pourra profiter d’une vie confortable et d’un environnement stable dans lequel sera éduqué l’enfant. Au moment où Marius revient dans le décor et qu’il s’apprête à embrasser follement Fanny dans la maison de celle-ci, c’est César qui arrive dans la pièce comme par enchantement pour les empêcher de renouer avec leur relation antérieure –et on sait que cela leur aurait fait plus de mal que de bien. Panisse et César ne s’aimaient pas tellement au début de l’histoire, or ils se lient et deviennent les deux vieux qui prennent soin des deux jeunes…
– Tu oublies Marius, quelle souffrance ce doit être d’apprendre qu’on a un enfant de la femme qu’on aime et de ne pouvoir vivre ni auprès de l’un ni auprès de l’autre…
– Bof. Il voulait partir en mer, il y est allé. Probablement qu’après quelques années sur la terre ferme avec mère et enfant, il n’aurait souhaité que retourner en mer…
Ma copine ne répond pas.
– Peut-être aussi qu’après quelques années ils se seraient quittés ?, sait-on jamais, ai-je ajouté.
Thrissa ne répond toujours pas. La connaissant, je me dis qu’elle doit être en train de penser à autre chose. Alors, pour le plaisir d’aller au bout de mon idée, je continue :
– C’est de moins en moins la destination qui m’importe. Je préfère m’intéresser à l’étape du chemin qui mène à la destination. Je préfère la tension qui vient avec la recherche de la voie, que la découverte en tant que telle de la voie. Et qu’est-ce que je rencontre sur le chemin qui mène je ne sais où ? Un César pétillant qui me ravit. Ça me suffit.
– Tu n’as pas assez confiance en toi, me répond mon amie qui m’écoutait. Tu t’imagines que c’est plus agréable de chercher que de trouver, parce que tant qu’on cherche on ne risque pas de perdre ce qu’on a trouvé.
Ç’a été mon tour de ne rien répondre.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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