Jour 1 767

Je m’intéresse à mes aînés ces derniers temps, à papa vieillissant, bien sûr, à tonton plutôt faible ces derniers temps, à tantine qui s’inquiète de tonton. Papa veut quitter ses canards, lapins et poules pour s’installer à Joliette où les maisons sont entourées de trottoirs plats. Il est facile d’y garer sa voiture sur les rues pas inclinées pour une miette. Les trottoirs sont en ciment, ils ne sont pas recouverts de petits graviers glissants qui roulent sous les semelles, comme c’est le cas dans sa cour en pente raide à St-Jean-de-Matha. Papa passe ses journées à mettre ses bottines, monter à l’arrière de la maison nourrir lapins et poules, descendre jusqu’au lac nourrir les canards, remonter pour rentrer chez lui et enlever ses bottines. J’ai tendance à penser qu’il veut vraiment déménager parce qu’il a commencé à reconnaître, après l’avoir nié pendant tant d’années, que le lac Noir, en été, c’est incroyablement bruyant.
– Je viens parfois me reposer du bruit dans le sous-sol, m’a-t-il dit il n’y a pas longtemps. On attire mon attention, dans la famille, à l’effet que je ne connais pas mon père, que je ne suis pas tellement au fait de ses mauvais coups, que je n’ai pas connu et vu ce que d’autres de mes proches ont connu et vu, et que peut-être que si j’avais connu et vu je lui serais moins extatiquement liée. Bof. Ça se peut. Mais en même temps, ai-je besoin de connaître tous les côtés sombres et moins sombres de mon père, ou de n’importe quel autre individu, pour l’aimer ? À l’inverse, ai-je besoin d’avoir été témoin de ses bons coups et lui reconnaître de grandes qualités pour l’apprécier ? Est-ce que je ne peux pas simplement l’aimer dans l’ignorance de ce qu’il est et de ce qu’il a été ? Connaît-on vraiment l’être que l’on pense aimer, de toute façon, ou que l’on aime véritablement ? D’ailleurs, même en n’étant pas tellement informée des mauvais coups qu’il a faits ici et là, je peux déjà affirmer qu’il y a toutes sortes de choses qui ne m’enchantent pas chez papa, ou qui ne m’enchantaient pas parce que je ne m’attarde plus à ces choses. Mais j’adore néanmoins lui poser toutes sortes de questions, ou introduire toutes sortes de sujets, juste pour le plaisir de découvrir de quelle manière il va répondre, quels mots il va employer, quel ton il va utiliser, quelle expression ou proverbe il va choisir pour appuyer sa réflexion. Je le regarde me répondre en observant le mouvement de ses mains qui contribuent à l’explication. Ou alors je l’observe, tout simplement, sans que l’on soit ni l’un ni l’autre en train de parler. Ainsi, le week-end dernier, au souper, je l’ai regardé remuer son yaourt avec application comme si c’était un yaourt avec fruits au fond alors que c’était un yaourt brassé. Je me suis dit que ça, cette manière de remuer le yaourt, c’était papa tout craché. A-t-on vraiment besoin de connaître les bons et les mauvais coups pour aimer ?

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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