En même temps, je peux me montrer insensible et presque brutale, par rapport à la vieillesse, et dire par exemple à papa :
– Tu es tellement plissé du visage que les miettes de nourriture restent coincées entre tes rides, surtout autour de la bouche.
Je suis à deux pouces du visage de papa, quand je lui dis ça, et j’observe réellement la profondeur de ses rides.
Papa ouvre la bouche en forme de O majuscule, frotte la commissure de ses lèvres et enlève de ses doigts les petites taches noirâtres de café ou de chocolat qui s’y trouvaient et qui m’énervaient.
Je peux aussi m’intéresser, tout d’un coup, à la peau très flétrie de son bras et me mettre à la caresser, parce que la texture d’une peau flétrie a quelque chose de collant, en tout cas celle de mon père. On dirait une peau enduite d’un suc de plante, d’un lait blanchâtre comme il s’en libère de mon cactus à l’occasion.
– Est-ce que tu comptes t’arrêter ?, me demande papa au bout d’un moment.
Le week-end dernier, je me suis aussi demandé qu’est-ce que ça fait quand un membre de notre corps, en l’occurrence le bras droit chez papa, tremble tout le temps. Alors j’ai mis ma main sur son bras, pendant que nous écoutions le film Les anneaux d’or. Et je l’ai laissée là.
Je peux aussi suggérer à papa, en envisageant un soulagement si ma suggestion est retenue car alors papa aura plus fière allure :
– As-tu déjà demandé à ton coiffeur s’il pouvait te raser ? Je veux dire, est-ce que ça existe encore, se faire faire la barbe, chez le coiffeur ?
Mon frère Swiff est plus subtil. S’il voit que papa a besoin d’un bon rasage, il l’amène en voiture sans lui dire qu’il le conduit chez le coiffeur. Arrivé devant l’établissement, il demande à papa si ça lui dit de se faire couper les cheveux et de se faire raser. Papa pense à son affaire pendant quelques secondes, il dit oui car il n’est pas du genre à dire non, et quand le coiffeur termine c’est mon frère qui paye.
J’ai déjà fait pire que commenter froidement les effets secondaires du vieillissement sur mon père. J’étais en voiture avec ma vieille tante Alice, maintenant décédée. Nous arrivons à notre destination, je stationne la voiture trop près d’un banc de neige car la rue est étroite, je sors de la voiture et je commence à placoter avec un cousine cousine, car nous nous rendons à une fête de famille et un cousin cousine se trouve à arriver en même temps que moi. Je me dirige dans la maison qui nous accueille, et au bout d’un moment, mon manteau est bien entendu enlevé ainsi que mes bottes, quelqu’un, Swiff justement si j’ai bonne mémoire, se demande où est Alice. Seigneur ! elle est dans la voiture, elle n’a même pas réussi à entrouvrir la portière du véhicule, et même si elle avait réussi elle n’aurait pu mettre le pied dehors à cause du banc de neige et de la glace !
– Ce n’est pas fort !, avait simplement commenté Swiff.
Piteuse, je m’étais demandé cette fois-là comment ça se fait que j’avais été si sans dessin, égoïste, tête de linotte. Et j’avais trouvé la réponse : c’est parce que dans ma vie, à cette époque-là qui n’est pas si lointaine, je ne pensais jamais à la vieillesse, je ne me rendais pas compte qu’elle existait, et dans mon cœur et dans ma tête Alice avait encore trente ans.
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