Le jour de mon audition au Conservatoire de Québec –j’avais 17 ans–, il faisait beau et chaud, c’était peut-être au mois de mai. Pour me délier et me réchauffer les doigts, nous nous sommes arrêtés à une halte routière, le long de la transcanadienne, en cours de route, je dirais à la mi du trajet. Le pronom « nous » désigne ici mon professeur de guitare et moi-même. Nous avions quitté Joliette le matin pour nous diriger tranquillement vers le Grand Théâtre où est logé le Conservatoire de Québec. Je me rappelle avoir joué assise à une table de pique-nique pas très loin des toilettes publiques en me faisant manger par les bibittes. Je n’entendais pas bien ce que je jouais à cause de la circulation, en particulier des camions. Pour m’encourager, le professeur a dû commenter positivement ma prestation, ce n’était pas le temps de me suggérer de faire ceci et cela autrement. En tout cas, au Conservatoire j’ai joué mes pièces et j’ai été acceptée. Je ne me rappelle pas avoir été nerveuse, je me rappelle avoir dit aux professeurs qui m’avaient écoutée que je voulais devenir guitariste soliste grande carriériste (autant de mots en iste qui sont à l’antithèse de mon tempérament). En fait, mon audition ne constituait à mon esprit qu’une étape obligée pour aller vivre ailleurs, loin de ma famille. Je savais très bien que je ne portais pas en moi la fibre de la musique.
Emmanuelle, elle, a fait les choses différemment. Elle n’a pas triché. Après avoir très bien joué, même si, me dit-elle, elle a raté ses gammes, après avoir même été invitée à jouer un mouvement supplémentaire d’une œuvre, je ne me rappelle plus laquelle, les professeurs lui ont posé quelques questions. Combien de temps par jour consacrait-elle à ses gammes. Pas assez a-t-elle répondu, –elle était mal placée pour répondre autre chose ! Combien d’heures par jour se voyait-elle pratiquer lorsqu’elle serait au Conservatoire à temps plein. Trois heures, a-t-elle dit, mais les professeurs l’ont encouragée à aller vers quatre. Au détour d’une autre question, que feras-tu une fois pratiquées les trois heures, genre, Emma a répondu qu’elle se voyait embrasser d’autres horizons, ne sachant pas encore vers quel domaine elle voulait se diriger, mais que si elle était acceptée, elle allait se forcer et bien pratiquer ! Quelle réponse délicieuse ! Quelle transparence ! Quelle pureté ! Est-ce affaire de ses réponses ? Emma n’a pas été acceptée.
Cela la confronte à l’esquisse d’un problème majeur : si elle n’est pas acceptée non plus au collège Saint-Laurent, –déjà que mon son était pourri, m’a-t-elle dit, rien de comparable au beau son rond que j’ai eu au Conservatoire–, elle devra se tourner vers Brébeuf et le programme de Sciences, lettres et arts, une idée de … sa maman !
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