Ouille, j’ai mal à la tête. Trop de travail. Trop d’écran d’ordinateur. Trop de néons. Pas assez d’air. Le quotidien banal d’un petit fonctionnaire. D’ailleurs, ce matin, en prenant quelques minutes avant de m’installer, j’ai arrosé les plantes. À chaque fois, je demande à mon collègue, celui qui est assis près des plantes, et qui est toujours habillé de la même façon, s’il veut que je l’arrose un peu. À chaque fois il répond non. C’est excitant, et absolument pas prévisible, une vie de fonctionnaire.
En constatant à quel point mes protagonistes ont la tignasse abondante, je me suis mise à m’inquiéter de la tuyauterie par expérience, parce que François avait les cheveux longs. Un été, nous avons séjourné un mois dans une résidence autour d’un lac. C’était infernal le bruit et l’odeur des bateaux à moteur, alors nous avons passé le mois enfermés à lire et à écouter des films. Cette partie-là était l’fun. Pour profiter du calme de la campagne, nous roulions de bonnes distances en voiture nous rendre visiter des amis qui avaient mieux choisi leur lieu de villégiature ! Mais le souvenir le plus précis que je conserve de mon séjour à cet endroit-là est moins l’fun, à savoir le nettoyage que je faisais régulièrement de la tuyauterie dans la salle de bains. Wouach, je tirais sur nos longs cheveux avec une pince à épiler.
– Nous avons des filtres dans les deux salles de bain, pour la baignoire, la douche et les deux éviers, n’ai-je pu m’empêcher de mentionner –une fois le pudding terminé, quand même.
Je me sentais sœur directrice du couvent, vieille sèche qui se tient trop droit, vieille célibataire qui a mauvaise haleine, ou propriétaire contrôlante, mais la perspective indésirée de la pince à épiler à été plus forte que tout.
– Ne vous inquiétez pas, s’est contenté de répondre Yuri en parcourant les murs du regard.
– J’aime vos toiles, a-t-il ajouté. Il y en a quand même pas mal !
– Vous trouvez ?, ai-je demandé, soulagée qu’il ne m’en veuille pas pour ma remarque chiante.
J’étais curieuse de savoir s’il trouvait que les murs étaient pas mal couverts de toiles, pour que je puisse en faire rapport à l’éditeur, ce protagoniste perdu dans la brume depuis un bon moment.
– Vous ne chômez pas, a-t-il donné pour toute précision.
– À Montréal, j’ai produit quatre toiles en deux semaines, récemment.
Comme personne ne semblait avoir quelque chose à répondre, nous étions en présence d’une fonction phatique de niveau zéro, j’ai donné quelques précisions sur ma dernière toile, des fois que ça intéresserait quelqu’un.
– C’est une femme vue de profil. Le profil est constitué de coulisses orangées qui ont glissé sur la toile, ce n’est pas moi qui l’ai tracé au pinceau, il s’est créé tout seul quand j’ai incliné la toile à droite, à gauche, en bas, en haut. Elle porte un énorme casque, comme si elle partait en guerre. Au début, je trouvais que le casque ressemblait à un bouquet de fleurs, mais plus maintenant.
– Comment s’appelle-t-elle ?, a demandé Yuri.
Je suis désolée de ne pas faire intervenir les autres personnages, Yasmine et Clovis, qui sont encore autour de la table avec nous, mais silencieux.
– Tiens, je n’ai pas pensé à lui donner un titre.
– Pourtant, trouver un titre à une œuvre, a répondu Yuri, sans faire le fraichier qui sait tout et qui a tout vu, le bon titre qui donne tout son sens à l’œuvre, je veux dire, m’apparait aussi fondamental qu’une croisée, qu’un carrefour. Selon le côté que vous empruntez, ou le titre que vous trouvez, votre vie peut radicalement changer.
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