Les cinq minutes que j’avais pour écrire le texte d’hier ont été interrompues par l’arrivée je dirais d’une miraculée, notre Lilianne, en pleine forme, sur le point de revenir en avril se joindre à nous au boulot. Éradiquée, la tumeur au cerveau. Je n’en suis pas revenue et je n’en reviens toujours pas.
Maudit Yuri ! Il se comporte, bien à son aise, comme j’ai longtemps déploré de me comporter moi-même. Sensible, à fleur de peau pour pas grand-chose, il va s’exprimer quand même, s’il juge nécessaire de le faire, nonobstant ses bredouillements, ses bégaiements, ses tremblements. Il ne s’apitoie pas sur son allure misérable, en situation d’intense émotion, sur les syllabes qui cafouillent et sortent de travers de sa bouche.
Ah ! Seigneur ! Pourquoi n’ai-je pas reçu cet exemple avant maintenant ? Si l’émotion, quant à mon illustre personne, me bouleverse au point de me faire cafouiller, bégayer, mal prononcer, je me fige, je me tais, je me pétrifie, je me terre dans mon mutisme.
– Maudit mutisme !, se plaint Clovis à l’occasion.
Qu’est-ce qui a bouleversé Yuri tant que ça lors de notre rencontre dans l’entrée au plafond bas, parmi les 40 000 sacs déposés aux pieds de Clovis, Yasmine en retrait, les factures à la main ? Rien. Ce sont mes recherches personnelles qui m’ont permis de retracer des bribes de son passé sur d’anciennes pellicules 8 mm conservées par Yasmine. On l’y voit souriant, avenant, déroulant ses longs bras en mouvements amples. Sur un des films, il s’adresse à son père à l’occasion de ses funérailles. Il tremble comme une feuille, il pleure, il s’essuie les yeux à même la manche de sa veste, et cela ne l’empêche pas de continuer de témoigner. Il y a quelque chose de noble, de fier, d’inspirant, dans son attitude, qui fait fi de l’inconfort dans lequel il se trouve. J’ai ré-enroulé la pellicule sitôt terminée pour revisionner la scène tellement j’ai été touchée.
En tout cas. J’envie Yuri, je ne sais pas pourquoi. Je suis contente qu’il soit à nouveau présent dans la vie de Yasmine. J’ai redonné à Yasmine les pellicules qu’elle m’a prêtées, mais j’en ai conservé quelques-unes, ai-je précisé. J’ai pris les factures, je les ai mises dans la poche de mon manteau. Nous nous regardons tous les quatre et nous nous dirigeons vers la cuisine où nous attend le pudding au riz.
Ils portent chacun une tenue de ratine de coton ample et confortable, marchent pieds nus, arborent un chignon au-dessus de la nuque car ils ont les cheveux longs tous les deux. La maison ne dégage pas la même odeur que d’habitude, que lorsque nous n’y sommes que nous deux, Clovis et moi. Cela me procure un petit serrement au cœur, mais au même moment je remarque sur la table une revue de tricot laissant voir la photo d’un bonnet pour nouveau-né.
C’est bête. Je me mets à penser à la plomberie, en constatant l’ampleur de leur crinière. S’ils n’utilisent pas le filtre qui bloque le passage des cheveux, à la baignoire et à l’évier, bonjour la tuyauterie, me suis-je dit en mastiquant le pudding.
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