Aujourd’hui j’ai fait quelque chose que je n’ai jamais fait de ma vie. Avant de partir travailler à 8h00, j’ai écouté un épisode d’une série télévisée avec Emma, de 7h30 à 8h00, en l’enlaçant sur le canapé pendant qu’elle tricotait. Cela m’a réchauffée, souvent le matin je me sens frileuse. Elle n’a pas d’école aujourd’hui à cause du méga dégât d’eau qui a transformé le centre-ville de Montréal, rue University particulièrement, en plaque tectonique errante et diluvienne. Nous avons appris en nous levant à 6h30 que l’école était fermée. Autrement dit, pour en revenir à la série télévisée, nous avons vécu le soir ce matin. Ayant vécu le soir ce matin, je ne pouvais pas aller me coucher après l’épisode, malheureusement.
Tant qu’à innover en ce 29 janvier, j’ai aussi fait une deuxième chose que je ne fais jamais : j’ai pris l’autobus au coin de la rue. Normalement je marche jusqu’à la station Villa-Maria, beau temps mauvais temps, mais ce matin je n’arrêtais pas de glisser et le courage m’a manqué. J’étais aux premières loges, debout à côté du chauffeur, à peu près incapable de bouger tellement on était tassés. J’avais l’impression que le chauffeur était bougon. Pour le tester, ou plutôt pour tester si mon impression était bonne, je l’ai salué en le regardant quand j’ai quitté l’autobus –d’où il ressort que l’on ne salue pas forcément les gens par politesse. Il m’a répondu en souriant et en me regardant, il m’a même dit :
– Bonne journée !
Je m’étais trompée.
Quand elle était jeune, Wilma prenait soit le métro parisien, qui existait déjà, soit le tramway. Comme elle était d’une beauté remarquable, tout le monde se tournait, y compris les femmes, sur son passage. La vie est ainsi faite que les têtes se tournaient aussi, au passage de la vieille centenaire du Temple solaire, même quand elle était jeune. Elle s’appelle Simone, en fait, Simone de Bellevue. Au passage de Wilma, les visages s’épanouissaient, on aurait dit qu’ils se nourrissaient de la beauté que Wilma distribuait gratuitement. Au passage de Simone, certains visages allaient jusqu’à fermer les yeux, la plupart se détournaient rapidement, et parfois même il arrivait que certaines bouches chuchotent leur déplaisir. Simone avait l’impression d’exister par accident.
La beauté est-elle au cœur du destin d’un individu ? Wilma va et vient à Paris, jamais très loin de son appartement du VIIe arrondissement à cause de son âge. On l’aborde pour lui demander d’aller porter qui un billet, qui un bouquet de fleurs, qui un petit chien à quelqu’un. Allant les porter, on l’invite à s’asseoir et à échanger quelques mots. À l’inverse, Simone ne sort plus pour s’éviter d’être vue, et elle suscite un malaise quand on se trouve dans la même pièce qu’elle. Wilma est en mode ouverture, Simone fermeture. Clovis, on l’a vu hier, oscille entre le mode ouverture et son antithèse fermeture. Non pas qu’il soit à la fois beau et laid. Il oscille entre l’affirmation et la négation de sa beauté permanente pour une raison qui me semble relever de son hypersensibilité.
Jour 7, au terme duquel il est revenu le soir à l’appartement en s’exclamant Alleluia !, les doigts tendus vers le ciel et son anneau de fiançailles bien à la vue à l’annulaire gauche, Clovis exprimait sans le savoir peut-être, parce qu’il est humble, qu’il est capable de miracles quand il ne réprime pas sa beauté.
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Badouziennes
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La beauté est-elle au cœur du destin d’un individu ? J’ai peur que oui. J’ai peur que ce soit un des éléments centraux de la théorie de l’évolution. Mais évidemment, elle est relative. Relative à chaque espèce. À l’intérieur du cadre d’une espèce donnée, il semblerait qu’il y ait de la place pour une multitude de variantes, chacune sujette aux mêmes forces naturelles de sélection. La beauté a donc de multiples facettes mais resterait un des principaux maîtres de nos pauvres destinées animales.
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Ce genre de question à saveur philosophique me fait penser à Kundera.
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