J’ai l’impression certains jours que je vais mourir le jour suivant. Ce n’est pas lié au prolapsus ou autre problème de santé. Certains jours, je suis trop reconnaissante d’être vivante, d’être la mère d’Emma, d’être partie prenante de la beauté des choses et des êtres. Il me semble que ce n’est pas normal. J’interprète mon état d’exaltation et d’enthousiasme comme je le peux : Dieu m’envoie un dernier bonus de sérotonine parce qu’il sait que demain, à pareille heure, un accident cérébrovasculaire va me terrasser.
Assise à la terrasse de la brasserie hyper touristique de Montmartre, seule à nouveau, le portemonnaie de Clovis dans les mains, je sens monter cet élan subliminal qui me rend légère comme une plume, m’accroche aux lèvres un sourire niais et me fait léviter d’admiration pour toutes les pacotilles de la terre. Compte tenu de l’état dans lequel il m’a trouvée, Clovis m’a crié, en courant, de prendre mon temps, de ne pas me presser.
La mémoire commence à me manquer car les événements de mon séjour parisien sont de plus en plus loin derrière moi, au fur et à mesure que j’essaie de les relater. Je ne sais plus si j’ai payé ou pas payé nos deux chocolats chauds, l’espresso serré de Clovis et sa bière 16, toutes ces affaires commandées en même temps selon la technique clovicienne. Toujours est-il que j’ai quitté la terrasse de la brasserie et que j’arpente maintenant les rues de Montmartre, portée par le flot des touristes, faisant corps avec eux, me dirigeant où ils se dirigent, soit le parvis du Sacré-Cœur.
Parvis du Sacré-Cœur il faut le dire vite parce qu’on n’en voit rien. On ne voit que des cabanes de Noël –distribuées mondialement puisqu’il y en a des pareilles, mais en moins décorées, au centre-ville de Joliette. Chaque cabane vante ses spécialités : qui de la crème glacée meilleure que la Berthillon, qui des macarons meilleurs que les Ladurée, qui des écharpes de cachemire ou des Tours Eiffel stylisées, qui l’affûtage des couteaux, des patins et des ciseaux. Les cabanes, que j’espère saisonnières et même strictement contextuelles en ce temps de Noël, alternent avec les installations des réguliers. Je veux parler des vendeurs –sacs à main on dirait vraiment des Louis Vuitton, cerfs-volants chinois, percussions africaines–, dont la marchandise est bien placée dans les salles de montre que sont la terre battue, les racines des platanes dénudées et l’herbe piétinée. S’ajoutent à ces vendeurs de produits et services les acrobates, les artistes, les champions que sont les amuseurs de rue. Dieu doit trouver que la piété en prend pour son rhume. Mais il n’empêche que l’amuseur qui s’étire en ce moment, un homme de peau noire pendu à un lampadaire et qui se fait rouler un ballon sur le corps, sans l’échapper évidemment, est exceptionnellement doué.
Je suis frappée par le silence qui règne sur la place envahie. Pas de micro, pas de haut-parleur, pas de harangueur. On entend les notes grêles d’un harpiste, que je découvre au détour d’un tournant, dont j’admire le courage car ce ne doit pas être chaud pour les doigts. Les amuseurs, les vendeurs, les spectateurs dont je suis, tout le monde est calme, souriant, tranquille. Seuls parlent un peu plus fort les touristes qui abordent d’autres touristes pour leur demander de les prendre en photo. C’est ainsi que je prends des photos de quatre nationalités différentes, si je me fie à mon peu de connaissances ethniques. Dans ce souk serein et souverain, vibrante devant tant de talents, je me sens euphorique.
– Y’a pas d’erreur, me suis-je dit, l’ACV c’est pour demain. Est-ce que les gens sur ce parvis ont l’impression, comme moi, que ce sera ainsi au paradis ?
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