– Personne ne vient vous aider parce que vous vous situez à un moment clef de votre parcours. Vous devez décider seule de la trajectoire que vous empruntez à partir d’ici et de maintenant, édicta la centenaire chef de la secte.
– Elle me fait bien rire, se dit Lyncha, À partir d’ici, comme si je savais où je suis ! Encore une histoire de carrefour, c’est louche, la vieille doit m’avoir lue sur mon blogue.
Aussitôt, Lyncha se mit à rougir comme un homard. Ces femmes lisent dans les pensées, se rappela-t-elle. La vieille esquissait d’ailleurs un sourire de satisfaction un peu vicieux voyant que Lyncha se morfondait –légèrement– d’avoir utilisé ce raccourci en lieu et place de la paraphrase Dame centenaire et plissée chef de la secte.
– Écoutez, entamai-je en ramassant mon courage qui, sitôt ramassé, se mit à se manifester plus généreusement. Tous les jours sont des carrefours, chaque moment doit être vécu comme si c’était le dernier.
– Vous connaissez le chanteur Corneille ?, s’enquit la geisha, apparemment enchantée à l’idée que ce puisse être le cas.
Je continuai cependant sans me laisser distraire.
– Je passe mon temps à réfléchir sur mes actions, sur le sens de la vie, sur les multiples interprétations subjectives au maximum. Je ne cesse de peser le pour et le contre, de me poser mille questions, de ne pas trouver les réponses, de penser les avoir trouvées, de trouver une réponse valable aujourd’hui qui ne le sera plus dans un mois.
– Si personne ne vient m’aider, poursuivis-je en reprenant mon souffle, c’est que ça adonne mal en ce moment. Aucun adjuvant n’est disponible, ce sont des choses qui arrivent. Ne venez pas exercer de la pression en me parlant d’un moment clef de mon existence. Je vous prie.
J’ajoutai le Je vous prie pour alléger mon élan qui commençait à m’exalter moi-même.
Du canapé où j’avais retrouvé mes esprits et mes forces dans une position horizontale, j’étais maintenant assise et en train de remettre mes collants. Si on souhaite qu’une communication s’établisse correctement, les deux interlocuteurs doivent pouvoir échanger sur un pied d’égalité. Or, je me sentais fragilisée parce que j’exhibais la peau nue de mes jambes non épilées. Pour bien adapter mes collants à mon corps, je me suis ensuite levée en effectuant un mouvement disgracieux. Ma technique pour enfiler mes collants est effectivement la suivante : les jambes sont écartées et à moitié pliées quand j’atteins la naissance du genoux, puis, quand cette zone est recouverte, je me redresse le corps pour faire glisser le collant sur mes cuisses. Enfin, de mes deux mains, je place l’élastique à la bonne place sur ma taille.
– Je vous demande de m’excuser, ai-je bafouillé, devinant à leur air que les trois dames étaient interloquées.
Un coup debout, je me suis rapprochée de la dame âgée. Elle souriait maintenant, non pas de me savoir mal à l’aise pour l’avoir appelée la vieille, mais de manière bienveillante, comme si elle appréciait ma verve et ma fougue.
– Puisque vous semblez si sûre de vous, me dit-elle quand même un peu pour me tester, qu’avez-vous décidé ?
Je relevai la tête pour la regarder. J’avais maintenant les bras le long du corps, dans une position normale, et je me sentais capable de soutenir son regard.
– Il serait facile d’abandonner devant l’ampleur de la tâche, mais vous savez comment je suis faite…
– Je vois, conclut-elle. Il ne me reste qu’à vous souhaiter bonne route. Je crois en vous, vous allez y arriver.
– Bof, ajoutai-je un peu malgré moi, à moins de passer sa vie dans l’immobilité, on arrive toujours quelque part, vous savez.
Elle me tendit la main, je répondis à son geste, et nous continuâmes de nous regarder. J’aimais la couleur noisette de ses yeux à peine entrouverts tellement les paupières étaient tombantes. Je me tournai pour saluer les vestales qui se tenaient derrière moi –et pour leur demander où étaient mes bottes.
Une fois correctement habillée pour retourner dehors, je descendis le long escalier intérieur de l’édifice. Je respirai à pleins poumons mes premières bouffées d’air parisien du jour 5 en mettant le pied sur le trottoir.
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