Jour 1 844

Jour 4 rue Le Chatelier je n’ai toujours pas donné signe de vie. Clovis ne sait plus à quel saint se vouer. Je devrais utiliser une autre expression compte tenu de sa fibre anticléricale. Disons qu’il ne sait plus où donner de la tête. Comme il a maille à partir, de façon générale, avec les autorités, il ne se rend pas à la gendarmerie du XVIIe déclarer ma disparition. Il faut dire à sa décharge qu’en tant que touriste n’ayant jamais foulé le sol français, il est possible qu’il ne connaisse pas même l’existence des gendarmeries. De toute façon, il est encore pas mal malade et ne se sent pas en mesure de s’éloigner. Hormis quelques allers et retours du trottoir à l’appartement et de l’appartement au trottoir, et aussi quelques fois le tour de la Place du Maréchal Juin, et puis quelques bières aux terrasses chauffées –tant qu’à m’attendre autant être bien installé–, il ne se passe rien de majeur dans la vie de Clovis ce jour 4. Voyons voir ce qu’il en est de Lyncha.
Quand elle ouvre un œil, elle découvre un appartement de style haussmannien : planchers de bois ouvré, murs hauts, moulures qui habillent le plafond, au centre duquel est suspendu un lustre de cristal dont les mille reflets aveuglent le seul œil ouvert de la gisante. Fort inattendue dans cet environnement rigoureusement classique, une thérapeute pratique la réflexologie sur mon pied gauche. Une autre femme, assise à même le sol sur ses jambes repliées, comme une geisha le ferait dans son kimono serré, me tient la main et m’éponge le front. Je réalise que pour me masser comme le fait la thérapeute, directement sur la peau et avec un filet d’huile que je vois reluire sur ma peau habituellement très sèche, il lui a fallu enlever mon collant en fouillant pour cela sous ma jupe et mon jupon. Je me sens menacée, envahie, en tout cas mal à l’aise. Étais-je si mal en point sur le banc du métro ? Et mon appareil photo ? Je tourne la tête à droite, à gauche, ne le voyant pas. La geisha lit dans les pensées :
– Nous l’avons déposé sur la table, ne vous inquiétez pas.
Je commence à sentir vaguement que je suis en colère.
– C’est normal, répond la réflexologue alors que je n’ai pas articulé un son. J’ai activé la glande sérotonoïale qui vous envoie en ce moment des bouffées d’agressivité. Votre niveau d’énergie était excessivement bas. Voyez-y sans tarder, sinon vous risquez de faire long feu.
J’ai souri parce que pour une rare fois de ma vie j’entendais l’expression correctement utilisée, vive la France quand même. C’est comme pour l’expression Tout un chacun que les gens transforment immanquablement en Tous et chacun, ça m’énerve !
J’ai entendu comme un bruissement de tissu et j’ai remarqué que les deux vestales à mon chevet échangeaient un regard comme si elles étaient subitement sur leurs gardes. Le bruissement amplifia jusqu’à s’arrêter à côté de moi. Une femme très laide m’apparut. Elle semblait avoir 108 ans de ses traits, mais 18 ans de sa voix nasillarde lorsqu’elle parla :
– Nous sommes un mouvement subversif pacifique. Nous avons des agents un peu partout et nous détectons les gens qui, comme vous, sont au bout du rouleau. Nous avons une vie meilleure à vous proposer. Comme les gens sont habituellement réfractaires au changement, nous les sélectionnons en fonction de leur état d’épuisement, comme ça ils résistent moins, ils ne parlementent pas pendant trois heures.
– Seigneur ! La secte du Temple solaire !, ai-je pensé en sentant mon cœur s’accélérer.
– Pas du tout, chuchota la geisha.
– Je veux m’en aller !, n’ai-je pu m’empêcher de me dire intérieurement.
– Vous pouvez partir, me dit la centenaire à la robe bruissante. La geisha me lâcha alors la main et la réflexologue le pied. Ces femmes sont très habiles. Bien entendu, cela ne me tentait plus de partir car alors j’aurais obéi et je suis ainsi faite que je fonctionne toujours à contre-courant. Mais si elles lisent dans mes pensées, elles savent que je suis à contre-courant, alors elles font comme si je n’étais pas en prison pour que j’aie envie de rester, mais comme je fais tout à l’envers par esprit de contradiction, c’est plutôt dans la prison que je voudrais rester, sachant fort bien que c’en est ou peut-être pas une la poudre d’escampette.
– Vous voyez, me dit la vieille, vous entretenez un discours tellement compliqué dans votre tête que vous sautez des mots sans vous en rendre compte. La vie meilleure que nous vous offrons se vit dans la simplicité. Nul besoin de se brûler prématurément les neurones comme vous le faites.
Je fermai les yeux et demandai à François, ma tantine, ma mère, mon père, quelqu’un bonyenne, de venir me sauver, pourquoi personne ne venait-il m’aider ?

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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