Jour 1 848

Jour 2, nous sommes en mesure de nous lancer dans l’aventure. J’avais déjà informé Clovis que je voulais visiter une exposition au Palais de Tokyo qui prenait fin le jour même. Dernière chance. Une de mes profs d’arts plastiques, du temps de mon certificat à l’UQÀM, avec laquelle je suis restée en contact, m’avait bien avertie de ne pas rater cela. Quand j’ai fait part à Clovis que les œuvres avaient des chances de ressembler, en beaucoup mieux évidemment, aux concepts abstraits que j’ai essayé de maîtriser lors de mes expérimentations fluviales avec des savons Ivory et des bâtonnets de Popsicle, métaphorisant les villes d’un nouvel ordre mondial, il a jugé préférable de s’orienter vers d’autres activités.
Je suis donc partie seule, habillée comme autrefois Lynda à 27 ans, quoiqu’au mi-temps de ma vie je pouvais encore porter de jolies bottines avec des talons, tandis que je dois maintenant accepter de ne porter que des baskettes, tant que dureront mes douleurs aux pieds qui, je le crains, ne sont pas près de s’estomper. Je me répète, je sais. Je commence à réaliser que le vieillissement est constitué d’une série d’acceptations pour autant de petits deuils qui conduisent et préparent au deuil final. Quand cette information sera mieux installée dans mes neurones, je devrais me répéter moins.
– De toute façon, il y a nettement pire que nos petits bobos, me disait hier Oscarine en faisant référence à notre amie Liliane.
J’ai vécu ces derniers mois plusieurs petits deuils : celui ayant rapport aux jolies chaussures –j’ai jeté toutes les paires qui me blessaient les pieds, et encore ce matin j’ai donné une paire de bottes à Clovis, presque neuves, qu’il va apporter à l’Armée du Salut. J’ai cessé de boire du café à la suite d’une douleur intense au ventre, ou plus précisément à l’estomac, qui s’est manifestée souvent depuis je dirais le décès de François. Maintenant que je n’en bois plus, je n’ai plus mal au ventre. Il y a quand même trois points positifs à ce dernier abandon : d’abord, je ne me suis pas trompée de diagnostic, ensuite, quand Ludwika se fait du café juste à côté de mon espace de travail, un le matin et un l’après-midi, j’entre pratiquement en transe tellement l’odeur me transporte, enfin, j’ai découvert les plaisirs du thé, les accessoires pour le boire, les boutiques pour l’acheter.
Autre deuil, toujours en lien avec le mal de ventre : je me suis départie de tous les vêtements qui exerçaient une pression ne serait-ce que minimalissime sur mon ventre, dont plus particulièrement les pantalons, même ceux en tissu extensible. Le corollaire de cette décision est le suivant : je suis maintenant presque toujours en jupe ou en robe, ou alors, ce fut le cas à Paris parce qu’ils étaient cachés par mon manteau, je porte des pantalons trop grands.
J’arrive au Palais de Tokyo, puisque je suis encore vivante bien qu’en processus de petits deuils, en n’ayant pas vraiment envie d’y entrer tellement il fait beau. J’entre quand même, on me fouille de ma personne et de mes sacs, je me rends à l’accueil acheter un billet et, en consultant l’affiche qui annonce les expositions que je m’apprête à visiter, je décide de m’en aller. Trop abstrait. Trop intellectualisé.
– J’irai demain jour 3 au Musée du Quai-Branly, me suis-je dit, visiter les arts primitifs des aborigènes, ce devrait être moins compliqué.
Et, guillerette dans mes baskettes, je suis retournée dehors, au soleil, prendre des photos.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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1 Response to Jour 1 848

  1. :O) J’aime bien la dernière phrase. Ça répare le mal d’être des paragraphes précédents!

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