Jour 1 852

Je suis arrivée 45 minutes en avance au récital que donnait Emma, au Centre Georges-Vanier. J’arrivais du travail. Je portais une robe noire qu’Emma ne porte plus, qu’elle n’a portée qu’une ou deux fois en fait, et que nous avions achetée dans notre quartier Monkland pour les fêtes de Noël, il y a je dirais deux ou trois ans.
Arrive Emma au bout d’un moment, avec les longues langues de fausse fourrure pendouillant sur ses bottes. Elle porte une de mes robes noires en jersey de tricot très souple, des leggings noirs de format L, mais j’en ai des pareils de format M, et, une fois enlevées ses bottes mouillées, des chaussures fabriquées en Allemagne. La précision quant au pays d’origine est importante car les Allemands fabriquent grand. Ce sont les seules paires de chaussures, hormis les baskettes, qui font à Emma de toutes celles que nous avons magasinées. Et encore, il a fallu que je les élargisse pendant quelques semaines, le soir à la maison, en portant moi-même des chaussures de cuir assez rigides que j’enfilais dans les chaussures d’Emma.
J’ai acheté ma robe de jersey souple à la demande et avec l’argent de François, dans les derniers jours de sa vie. Il voulait que je passe une nuit avec lui dans son lit, à l’hôpital, vêtue d’une jolie tenue. Son dernier cadeau. Je pense qu’il a été déçu par la simplicité du vêtement. La voyant il a dit, en articulant difficilement parce qu’il était paralysé du visage :
– C’est une robe confortable.
Peut-être qu’elle ne me va pas bien et que je ne m’en rends pas compte, mais elle fait bien à Emma en titi.
Pour ne pas pleurer pendant son récital, émue par sa beauté, son talent, son assurance, par le progrès qu’elle a fait ces derniers mois, par sa prestance générale, par ses longs cheveux blonds, par sa peau si blanche, je me suis mise en mode Hop la vie Hop la joie, ça fonctionne presque à tout coup. Cela consiste à dire des niaiseries qui font rire les gens. Si je n’étais pas si fatiguée, je pourrais peut-être sentir qu’il y a un peu de moi, dans mes aspects positifs, en la belle personne d’Emma, mais c’est au-dessus de mes forces en ce moment.
Attendant que le monde arrive et que les flûtistes se réchauffent, je suis allée à la bibliothèque car il y en a une au Centre Georges-Vanier. Je suis tombée par hasard, un peu comme on prend un livre dans un tas en fermant les yeux, sur Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan. La photo noir et blanc d’une femme, cigarette aux doigts, apparaît sur la couverture. Peut-être par pur automatisme, j’ai ressenti un vif sentiment de jalousie : la femme, qu’on devine être l’auteure, est belle, jeune, probablement riche et… publiée ! Très vite cependant je me suis intéressée au texte, et il est arrivé ceci : je me suis trouvée meilleure, je préfère mon coup de plume, mon style, mon rythme, mes tournures, ma capacité d’analyse et d’introspection. Prétentieuse, je me suis sentie au-dessus de la mêlée. Croyez-le ou non, je me suis dit :
– C’est normal que je ne sois pas publiée, je suis trop différente, je suis en avant de mon temps. Il se dégage de mes textes une saveur à laquelle les gens ne sont pas habitués. Je suis Schoenberg au siècle de Mozart.
J’ai quitté la bibliothèque pour me rendre à la salle où avait lieu le récital avec l’intention d’ouvrir à l’avance un compte de banque pour les droits d’auteure que recevra Emma, mon héritière, quand je serai découverte à titre posthume.
– Le seul problème, me suis-je dit en m’asseyant et en essayant de ne pas trop friper ma robe qui est celle d’Emma, c’est qu’il n’y a rien à comprendre dans tout ce que j’écris.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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