Jour 1 861

Hier soir j’assistais au concert de l’orchestre à vent d’Emma, à FACE. J’étais assise à côté de la mère d’une bonne amie d’Emma, mais je ne le savais pas. Je l’ai su quand nous nous sommes retrouvées, les quatre femmes, dans le hall de l’école après le concert. Emma était avec l’amie, la maman avec sa fille, et moi avec Emma. Je découvre en prime que nous habitons toutes les quatre la même rue Wilson. Alors nous partons prendre le métro, les deux jeunes en avant sur le trottoir, les deux vieilles en arrière. La dame m’explique qu’elle travaille comme moi en milieu universitaire, décidément. J’en profite pour lui demander s’il y a dans son université de grands sparages comme dans la nôtre à propos des systèmes d’information sensationnels fonctionnant sous progiciels. Ce qu’elle m’a raconté est à mourir de rire, et à pleurer en même temps toutes les larmes de son corps si j’étais de l’équipe rectorale. La révolution informationnelle a touché chez elle le secteur budgétaire. Ce qui requiert du budget de fonctionnement, des fonds de recherche, du budget pour allocations de ressources diverses, du budget tout court pour acheter des crayons et des effaces est désormais progiciellisé. Chez nous, c’est l’académique, en ce moment, qui se fait progicielliser. Or l’académique, tout le monde le dit, mais ce n’est pas forcément vrai, serait pas mal plus compliqué à développer et à déployer.
– Ça marche bien ?, lui ai-je demandé.
– Je ne sais pas comment vous répondre. Disons que maintenant, nos adjointes administratives maintiennent trois formes de comptabilité. Elles entrent les chiffres dans le progiciel nouveau, elles les entrent aussi dans l’ancien système car le nouveau n’est pas fiable et n’indique pas les dépassements de coûts, elles entrent enfin leurs chiffres depuis quelques mois dans un bon vieux cahier de comptabilité avec colonnes et traits en fin de colonnes comme référence première car c’est rendu trop difficile de gérer les données en double dans deux systèmes, le plus souvent ça ne balance pas.
– C’est extraordinaire !, me suis-je exclamée.
– Si vous voulez, me répond-elle.
Je trouve réellement que c’est extraordinaire d’enfin revenir sur terre avec des moyens qui ont fait leur preuve.
Je relate ma conversation aux filles de mon équipe. Il y a un homme parmi nous six, mais au moment où j’arrive et raconte mon histoire il n’est pas là.
– C’est pareil à Laval, me dit une collègue bien au fait de ce qui se passe à Québec parce qu’elle travaillait là avant.
J’en reviens encore moins. Nous ne sommes pas rendus là dans mon université. Nous n’avons pas atteint le point de non retour. En ce moment, voici comment ça fonctionne : une compagnie américaine dont une succursale, si on peut dire, est localisée au Manitoba, est venue s’installer provisoirement au Québec dans des locaux aménagés pour elle. Le provisoire ici est quand même d’une durée prévue de quelques années. Déjà là, choc des cultures et de la langue. Quand la compagnie américaine a besoin de programmer de nouvelles affaires pour faire fonctionner nos machines canadiennes, elle envoie sa commande de programmation au Pakistan. Les Pakistanais programment ce qui leur est demandé –en autant que les bons de commande soient remplis avec tous les détails nécessaires, à la virgule près. Ils retournent ensuite les résultats aux Canadiens anglophones qui soumettent les bouts de code aux ressources francophones en place. Évidemment, ça ne marche jamais du premier coup. Chaque tête de pipe anglophone, en outre, est grassement payée. Si elle s’ennuie de sa province et de ses proches, elle prend l’avion pour le week-end et revient pour la semaine. Intérieurement, je me dis que cet arrangement est indécent. Je ne connais pas l’ensemble du dossier, alors je ne peux pas juger, mais tout le monde sait que ça coûte des millions. Tout le monde sait aussi que nos anciens systèmes ont été créés par nos informaticiens en place, accessibles dans un pavillon tout près, qui répondent en français, qui connaissent les défis qui se posent en environnement universitaire. À ce propos, le Manitoba a engagé un agent de changement qui a pour mandat de faciliter la transition entre l’ancien système et le nouveau, or il n’a jamais travaillé, ni même étudié, dans une université. Je suis réactionnaire face à ces nouvelles manières de faire sans frontières, selon lesquelles, quand il procède en ligne, l’étudiant met son cours dans un panier, comme sur eBay, et passe à la caisse pour le payer.
Ce qui me sidère par dessus tout, c’est de voir tout ce monde de l’université courir après sa  queue, comme ma chatte Mia quand elle a besoin de faire de l’exercice, avec la meilleure volonté, quand, de mon côté, vu mon naturel figé, je me contente d’être estomaquée. Toute l’affaire est trop compliquée. Les décisions sont prises sans que l’on puisse en mesurer les conséquences. Quand on les mesure, il faut réévaluer les décisions. Quand on les réévalue, on envisage d’autres décisions qui auront d’autres conséquences qu’on ne connait pas encore. Tout le monde finit par se laisser porter, alors que pour une fois il faudrait faire le contraire et retenir le sel dans la main et ne saupoudrer qu’aux endroits stratégiques qui ont été ciblés. J’ai hâte qu’on retombe sur nos pattes et qu’on reprenne depuis le début, comme avant l’avènement de l’ordinateur, en somme.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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