Jour 1 864

Ma sœur me dit aussi, en se frottant les mains pour les débarrasser du sel, qu’il faut vivre avec détachement, avec humilité, en sachant accepter ce dont notre voie est pavée. Elle n’a pas utilisé la métaphore de la voie, qui est mienne, mais une autre expression qui veut dire la même chose. Dans la bouche de papa, cette expression serait J’endure mon sort. Dans la bouche d’Oscarine, je l’ai déjà mentionné, ce serait On court tous après la même affaire. Le petit hic, avec la formulation d’Oscarine, c’est qu’on ne sait pas qui atteint ce qu’il désire au terme de sa course, et qui se retrouve avec rien pantoute. Il y a pire, par rapport à la formulation d’Oscarine : certains n’ont même pas besoin de courir qu’ils ont déjà tout, quand d’autres courent toute leur vie et n’atteignent pas grand-chose. Les chanceux dont le parcours est en or au début seront peut-être confrontés à des difficultés, ou encore perdront tout au fil des années. Mais ce n’est pas garanti. Ça existe des gens heureux, gentils, dont la vie est réussie et les carrefours faciles à négocier.
J’endure mon sort, donc, puisque je n’ai rien fait de grand, du moins pas encore (il ne faut pas perdre espoir), car c’est l’espoir qui nous anime, continue ma sœur. Je me sens en pleine lecture de la Bible, heureux les simples d’esprit, les naïfs et les niais, les pauvres, les illettrés et les lépreux, le royaume des cieux est à nous. En même temps, je sais que ma sœur a raison. L’année pendant laquelle j’ai accompagné François, du diagnostic de cancer au décès, je me suis laissée porter, j’ai eu confiance, et tout s’est bien passé. Mais cette fois-ci, par rapport aux difficultés du travail qui m’assaillent et par rapport à d’autres frustrations, ça ne fait pas mon affaire de me laisser porter.
– Tu ne crois pas, dis-je à ma sœur, qu’on apprend à endurer notre sort, à accepter sans se crisper, la main ouverte et bien à plat, comme on tend la joue qui n’a pas encore été giflée, uniquement parce qu’on n’a pas le choix ? Si on avait des tempéraments plus puissants, des élans qui nous démarquent et nous font créer plus grand, on s’en crisserait de se terrer dans notre coin et de tout gober en souriant ? On arrêterait d’énoncer qu’il n’y a pas de justice et qu’on est tous frères dans la maladie, tu ne penses pas ? On profiterait, en se gênant plus ou moins, de l’injustice qui nous a été accordée. Cela me fait penser à une autre expression de papa, tu as dû l’entendre mille fois : On ne sait pas ce qui nous pend au bout du nez. Et bien moi je sais qu’il ne pend rien de grand !
– Heureusement !, me dit Bibi. Tout à l’heure je t’ai donné mon dernier mouchoir.
À bien y penser, j’aurais dû la donner, la petite tape en-dessous de sa main pleine de sel.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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2 Responses to Jour 1 864

  1. Avatar de Claude Daneault Claude Daneault dit :

    La grandeur que tu énonces ici est relative. Avec un tel texte, qui peut prétendre que tu ne crées rien de grand? Certainement pas toi! Ta capacité de création est grande. Tu réfléchis grandement. Grand est ton amour! Ta beauté est grandiose!! Prends foi ma grande. XXXXXX… Je t’aime

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