Il me semble que je porte en moi depuis l’adolescence le sentiment que je vais accomplir quelque chose de grand et de différent. C’est peut-être parce que des quatre enfants j’étais la préférée de mon père et que, sans m’en rendre compte, je me suis sentie obligée de mériter mon statut de préférée. Peut-être pas non plus. J’ai étudié à l’université, ce que n’ont pas fait mes frères et sœur. J’ai vécu trois ans en France. Ils n’ont pas fait ça non plus. Mais à part ces deux aspects de ma vie qui ne sont en rien des exploits, et que je n’ai surtout pas vécus comme tels, je n’ai rien réalisé de particulier qui me ferait sortir du lot.
Maman me dit :
– Ce n’est pas facile, à mon âge –elle a 77 ans–, de ne plus boire et de ne plus fumer.
Je me dis, sans le formuler tout haut parce que je suis trop orgueilleuse :
– Ce n’est pas facile, à mon âge, de constater que je ne me serai jamais démarquée.
Assez longtemps je me suis perçue comme une personne ouverte d’esprit sur la base que j’ai fait une psychanalyse. C’est une autre chose que mes frères et sœur n’ont pas faite. Mais je parle avec l’un et l’autre autour de moi et je trouve que l’angle d’ouverture d’esprit est pas mal le même, finalement. Tout au plus utilisons-nous des métaphores différentes. Voici la métaphore que ma sœur a utilisée samedi dernier, nous étions, fait rarissime, toutes les deux, seules, dans un café. C’est-à-dire que le café était plein mais nous n’avions rendez-vous que nous deux, personne d’autre de la famille. Là où je noircis mon écran avec l’image de ma voie pavée ou pleine de trous, tortueuse ou étale, qui me porte sans que j’envisage une seconde que je pourrais tourner, elle utilise l’image du sable dans la main.
– Si je serre la main, me dit-elle, le sable va tomber. Veux veux pas, il va s’en échapper des grains entre les doigts. Si j’ouvre la main bien à plat et que je ne bouge pas, le sable va rester à sa place et je n’en perdrai pas. C’est comme ça qu’il faut vivre, en s’abandonnant, sans se crisper.
Comme si je ne comprenais pas, elle m’a donné un exemple en dévissant la salière. Elle s’est versé pas mal de sel dans la main, elle l’a serrée très fort et nous avons constaté, effectivement, que des grains tombaient sur ma quiche au sirop d’érable, d’où il s’avère que je me suis dépêchée de déplacer mon assiette.
– Mais si je la laisse ouverte et à plat, tu vois, le sel ne tombe pas.
Je me suis retenue de lui donner une petite tape par en-dessous de la main qui aurait dirigé le petit amas vers son visage, et je me suis contentée d’acquiescer.
C’est peut-être la seule chose qui me distingue des autres, toutes ces niaiseries que je me formule tout bas, ajoutées à celles que je formule tout haut. Ça me plaît, cette quantité constamment renouvelée de folies que je porte en moi, mais ça ne m’apporte pas un meilleur salaire, ni un meilleur emploi associé à un meilleur échelon social. Ça ne fait pas de moi non plus une écrivaine reconnue.
Je suis, en trois mots que voici : pas mal déprimée.
Heureusement, maman m’a fait sourire. Elle m’a dit à quel point elle détestait sa résidence pour personnes âgées.
– Avoir su que je terminerais ma vie là, je me serais suicidée, m’a-t-elle dit hier après-midi devant, encore une fois, les meilleures frites en ville du Restoroute. Nous n’étions, comme pour ma sœur dans le café, que nous deux, maman et moi.
– Wow !, te suicider, c’est sérieux. Comment tu ferais cela ?
– Avec du poison.
Je me suis mise à penser à Emma Bovary et sachant que maman ne fréquente pas d’apothicaire vendeur de cyanure, j’ai continué mes questions :
– Où est-ce que tu trouves ça, du poison ?
– C’est facile, tu achètes du poison à rat.
– Oublie ça, maman, t’acheter une cigarette des fois de temps en temps je veux bien essayer, mais du poison à rat je ne le pourrais pas.
– Je ne te demande pas de me l’acheter. Je te dis que c’est facile à trouver.
– Et tu pourrais l’avaler ?
– Pourquoi pas ?
– Tu sais maman que papa a déjà fait ça, empoisonner un chien avec du poison à rat ?
– Ah oui ?
– Il a façonné de belles boulettes de bœuf bien garnies de poison qu’il a données crues au chien du voisin qui n’arrêtait pas de japper et qui, selon papa, faisait bien pitié, il avait la moitié du poil arrachée.
– Papa n’est pas d’abord allé parler aux voisins ?, me demande maman.
– Oui, mais ils l’ont envoyé chier. Alors il ne s’est pas gêné.
– Et qu’est-ce qui est arrivé ?
– Bien, le chien a tout avalé.
– Et il est mort ?
– Bien oui !
– Oh ! pauvre chien, m’a dit maman, il a dû avoir mal au ventre et à l’estomac !
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