J’entame ce texte d’aujourd’hui forte d’au moins deux résolutions. La première : je vais informer maman d’être plus discrète à l’avenir. La deuxième : si Yasmine est enceinte, il faut qu’elle renoue avec Yuri car je ne me sens pas capable de mettre au monde un enfant de plus dans un contexte de chicane, de tiraillement, de pension alimentaire, de ballottement du nourrisson entre deux maisons, de famille recomposée, de demi-frère et de quart de sœur, c’est trop compliqué. Mais en même temps, qu’est-ce qui nous garantit que Yuri est le père ? Et à combien d’enfants Yasmine est-elle rendue ? C’est bien pour dire, je passe mes temps libres avec mes personnages et je ne les connais pas. Pire que ça : je ne connais pas mes personnages et cela ne me dérange pas. En vieillissant, je réalise que je n’ai de prise sur à peu près rien. Est-ce affaire de sagesse, est-ce affaire d’un manque de confiance en moi, je ne le sais pas. Je pourrais manger un bout du pain brun qui est toujours sur mon bureau pour m’aider à trouver la réponse, mais je n’ai pas faim. Je suis désolée. Ce que je peux faire de mieux, en ce moment, c’est m’en aller.
Et je reviens.
Je fais la fraîche en donnant des indications aux gens quant à la manière de s’y prendre avec les carrefours. Tournez à gauche, n’ayez pas peur, arrêtez donc de tourner à droite sur la seule base que vous êtes droitier. Optez pour le changement. Allez, Clovis, tourne, ta bicyclette est tout abîmée, regarde un peu la roue. C’est assez prétentieux, d’autant que je constate, que j’ai constaté tout à l’heure dans le métro, que j’ai une connaissance très limitée des carrefours. Je pense n’en avoir jamais traversé, finalement. Je me laisse porter par la voie rectiligne de mon destin depuis la nuit des temps.
– De quelle manière faut-il vivre ?, me suis-je aussi demandé, toujours dans le métro. Dois-je me laisser porter puisque ma voie est déjà tracée, cela s’appelle ma destinée, ou dois-je exercer un mouvement quelconque pour infléchir la voie que le destin a tracée pour moi ? Je n’en ai aucune idée.
Pour un ensemble de raisons, je suis titillée par l’envie d’essayer l’inflexion car ma voie fait de moins en moins mon affaire. Admettons que cette voie rectiligne qui est la mienne soit orientée nord-sud. Je pense qu’une excellente manière d’apprivoiser l’orientation est-ouest, en tournant bel et bien, peut-être pour la première fois, serait de quitter l’université.
– J’ai été trente-cinq en prison, m’a dit mon collègue retraité.
– Comment ça se fait que nos voies nous emprisonnent ?, lui ai-je demandé.
Il ne m’a pas répondu, mais plusieurs me diraient, avec raison puisque tout est subjectif, ou rien n’est définitif :
– La prison, c’est toi. Transforme-la, ce pourrait être ça ta voie.
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