Jour 1 868

J’ai dîné avec la belle Oscarine ce midi, à la cafeteria des HEC, alors j’écris mon texte décadien ce soir. Bien que retraitée, elle vient travailler des fois de temps en temps, par dévotion pour l’Université, et dans ces cas-là nous en profitons pour nous voir. Je lui faisais remarquer, en mastiquant, qu’il est des éléments dans nos vies qui traversent le temps. Ainsi, sans l’avoir prémédité, mais plutôt parce que j’ai mal aux pieds et que ce sont les seules chaussures qui ne me blessent pas les métatarses, je porte aujourd’hui les mêmes petites bottes de marche Merrell que lorsque nous avons rencontré, toujours à la cafeteria des HEC, l’homme ami de mon amie, ami dont mon amie ne voulait pas être vue, parce que la voyant il me verrait. C’est une longue histoire. J’ajouterai seulement que l’homme en question était à nouveau là où Oscarine aurait voulu qu’il ne soit pas, ce midi. Il est venu nous saluer, il s’est rappelé de mon prénom, il a dit, probablement pour nous faire plaisir car l’amitié est un cadeau précieux :
– Si Oscarine est là, bien entendu Lynda y sera.
Il a demandé s’il pouvait prendre la chaise qui était à notre table et dont on n’avait pas besoin, nous avons dit oui, et il est reparti. Reparti c’est vite dit, il était installé à la table immédiatement voisine à la nôtre. Disons plutôt qu’il s’est retourné, qu’il a fait un pas, qu’il s’est assis, et puis voilà.
Un autre élément qui traverse ma vie et le temps : il y a sur mon bureau en ce moment une grosse miche de pain brun au levain bien sec comme je l’aime. Or j’ai déjà mangé pratiquement un pain complet, une fois que l’inspiration me faisait défaut pour un texte décadien que j’avais écrit le soir, encore une fois parce que mon midi avait été hypothéqué par mon amie. Comme je me souviens de l’effort qu’il m’avait fallu fournir pour le digérer, je regarde le pain, ce soir, plutôt que de le manger. Il n’empêche qu’il m’accompagne en ce moment et qu’il joue par sa seule présence le rôle d’adjuvant.
Oscarine m’a dit s’intéresser à Yuri parce qu’il est bien habillé.
– Sur la photo du carrefour américain, on le voit marcher, décontracté, la main négligemment glissée dans la poche de son pantalon, probablement tenant son trousseau de clefs. Je l’imagine conduire une BMW. Tu devrais introduire plus souvent de tels personnages inspirants qui ont du panache.
– Peut-être, dis-je à mon amie, mais il n’empêche que lorsque Don s’arrête à sa hauteur, Yuri est assis à même la terre et mange des pousses de haricot ou de pois vert en se demandant s’il ne devrait pas creuser un peu pour trouver des vers de terre. Il meurt de faim.
– Avec les calories du houblon qu’il a absorbées hier, il est peut-être capable d’attendre l’heure du souper ? Ils vont bien finir par souper ? Quand Don tourne à gauche, j’imagine que c’est pour atteindre son ranch ?
– Je ne sais pas trop, mais tu sais, il existe des romans entiers dans lesquels il n’est jamais fait mention des repas. Le texte n’a pas besoin d’être réaliste à ce point-là.
Ma copine semble perdue dans ses pensées.
– Yasmine et Yuri Yourmanov… Wow. Avec des noms si racés, pas facile de trouver le prénom du bébé. Il faudrait en prime que ce soit un bébé fille si elle veut appartenir à la famille des alphabétiques.
Comme je connais les prénoms de mes alphas par cœur –je me les récite souvent le matin en marchant–, je réponds à mon amie :
– Pour ne pas quitter le champ sémantique russe, je ne vois que Karénine…
– Est-elle née ?, me demande Oscarine, ou à naître dans quelques mois ? À la dernière séance de modèle vivant que vous avez eue avec Yasmine, as-tu remarqué quelque chose, je veux dire un bombement ?
– Je ne veux pas d’une enfant sans défense dont les parents sont séparés. Yasmine était tout à fait normale quand je l’ai vue au salon de thé.
– Sauf qu’elle a avalé tous les petits gâteaux et qu’elle se plaignait d’avoir trop chaud !
– Qui t’a dit ça ?, ai-je demandé, interloquée, car c’est bel et bien arrivé mais je ne l’ai mentionné pour que Yasmine ne passe pas pour une gloutonne.
– Ta mère, la semaine passée.

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About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
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