Jour 1 871

Bien entendu, j’ai interprété les choses à ma manière, adhérant à cent pour cent à la théorie de la relativité selon laquelle tous les choix sont possibles, ont du bon et se multiplient dans le grand ciel. Hier soir sur le canapé bleu du salon, Emma m’a apporté des précisions. Elle ne s’est pas sentie inférieure à la machine ultra virtuose qui souffle dans sa flûte à partir d’une embouchure en or. C’est moi qui ai installé ce sentiment, adhérant cette fois, comme je le fais tout le temps, au phénomène de la projection. La fourmi du Conservatoire de Québec, à dix-sept ans, rampant dans les corridors et n’arrivant pas à la cheville de quiconque, c’était moi. La Emmanuelle du Conservatoire de Montréal de maintenant est loin de ramper, elle s’élève même, du torse et de la voix, car elle s’exclame :
– Je ne veux pas vivre cette vie-là maman !
Elle enchaine :
– Quand je joue de la flûte, c’est toujours au prix d’un effort. J’aime mieux écouter Pink Floyd, vivre la musique à fond en l’écoutant, que pratiquer mes gammes.
– C’est normal. Ludwika disait la même chose à ton âge.
– Et puis ces temps-ci en physique on étudie les angles de la lumière qui pénètre une masse liquide. Savais-tu maman que si tu es sous l’eau, tu ne vois pas la lumière pénétrer à ta droite ou à ta gauche, tu ne la vois qu’au-dessus de toi.
J’ai eu envie de dire une niaiserie qui aurait eu trait à mes carrefours ou aux présidentielles françaises puisqu’il était question de droite et de gauche, mais je me suis retenue.
– On fait la même expérience avec différents liquides, pour l’instant on a testé l’eau et l’huile.
Là, je n’ai pas été capable de me retenir :
– Vous ne choisissez quand même pas quelqu’un dans la classe que vous immergez de force dans l’huile ?
Généreuse, Emma ne me traite pas de niaiseuse. Elle poursuit :
– Pour la chimie, il faut plus d’imagination que pour la physique. Il faut se représenter que les molécules sont des amies qui se tiennent par la main. Il suffit d’une petite chicane, d’une main qui se retire, et la molécule se transforme en autre chose en acceptant une main d’une nouvelle amie plus gentille.
– C’est un peu gnagna la chimie finalement, dit la maman.
– Je pense que j’aime mieux la physique, dit Emmanuelle.
Nous avons passé à travers la série d’Occupation double, nous voilà rendues au Banquier. Nous sommes enlacées et nous tricotons, c’est assez difficile à faire mais nous y arrivons. Pour la dernière émission tournée en Californie d’Occupation double, nous avons eu droit à une récapitulation. Nous avons vu les candidats se faire des accolades, s’encourager, s’enlacer –les bitchages ne faisaient pas partie de la récapitulation. Nous avons parcouru avec la caméra une maison vide de ses candidats avant que la porte ne se ferme sous nos yeux. Comme je suis très fleur bleue, gnagna moi-même et de plus en plus semblable à mon père en vieillissant, je me suis mise à pleurer, j’ai même arrêté de tricoter. C’est pour me faire oublier mes pleurs qu’Emma a sélectionné une émission du Banquier –et aussi parce qu’elle est en pédagogique aujourd’hui vendredi et qu’elle peut se permettre de se coucher plus tard. Mais au beau milieu de l’émission, Ginette Reno est arrivée. Elle est coiffée de telle manière que je lui trouve une grande ressemblance avec Lise Payette. C’est mon tour de sentir se créer des court-circuits dans mes neurones. Ginette prend le micro qu’on lui tend, d’un mouvement ample du bras, mille et mille fois répété, elle l’approche de sa bouche pour chanter, avec une énergie sublime dès la première note, Le feu danse dans la cheminée –c’est un Banquier Spécial Noël. Par contraste, Gregory joue un piano discret tout en nuances qui se marie parfaitement avec la voix de Ginette. Tout le monde sur le plateau, après le premier couplet, est animé d’un mouvement de balancier en suivant le rythme de la musique. Ginette sourit. Gregory aussi. Je n’en peux plus. Je suis obligée d’enlever mes lunettes.
– Je t’adore, me dit ma fille pour me réconforter. Je t’aime vraiment maman.
Ah ! Seigneur, que la vie est belle avec Emmanuelle !

Avatar de Inconnu

About Badouz

Certains prononcent Badouze, mais je prononce Badou, un surnom que m'a donné un être cher, quand je vivais en France.
Cette entrée, publiée dans 2 200 textes en 10 ans, est marquée , , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire